CROISADE CHRÉTIENNE EN AFRIQUE : Bilan et Enjeux d’une Colonisation Spirituelle - par MBOMBOG MBOG BASSONG, Initié de l’Ordre du Mbog

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

La pénétration religieuse en Afrique a participé d’un projet organisé et bien structure en vue de servir des fins qui n’ont jamais été présentées comme telles.

Pour Mubabige Bilolo, philosophe et égyptologue, « L’action évangélisatrice était, en fait, une croisade cruelle et sanglante contre la religion africaine ». Qualifiée d’animiste et de fétichiste pour les besoins de justification de la mission dite civilisatrice, de graves exactions ont été commises.

Partout où cela a été possible, une église ou une croix ont été dressées sur les sanctuaires saccagés. Les cas de ce genre sont connus : Ngog-Lituba, grotte sacrée et lieu présumé de l’origine et de la dispersion des peuples Bantou a été transformée en un lieu de pèlerinage pour les catholiques romains au Cameroun. Une croix se trouve placée au sommet du dôme rocheux : elle est le symbole de la violation des consciences et celui de la vaste entreprise coloniale. Il s’agit là d’une profanation en bonne et due forme de la religion des assiégés ; elle mérite commentaire. Le recours à cette forme de violence symbolique dénote une volonté de substituer à ces peuples, une identité historique non autochtone que les musulmans, bouddhistes, juifs ou hindouistes eussent ponctué part le manifeste du sang. Un initié de la tradition africaine du Mbog chez les Basa’a du Cameroun met en garde contre le caractère prétendument universel des religions révélées : « L’histoire montre que les institutions qui cherchent à étendre leur influence hors de leur société d’origine et à conserver la direction de cette influence ont systématiquement des visées qui débordent les beaux principes dont elles s’entourent. Elles constituent de véritables chevaux de Troie qui cachent, sous des apparences angéliques, la volonté hégémonistes et impérialiste de leurs pays commanditaires ».

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La grotte sacrée Ngog Lituba, lieu présumé de l’origine et de la dispersion des peuples Bantou

L’élite africaine nourrit encore une sorte de naïveté atavique vis-à-vis de l’idéalisme occidental. Les arguments pour justifier la désintégration de l’espace socioculturel africain ne manquent pas. Les écrits trahissent la réflexion des « bien-pensants » même si ceux-ci ne soutiennent plus depuis quelques temps – du moins de vive voix – leur point de vue qui se résume à peu près à ceci : « Nous pensons que la religion doit être mise entre parenthèse quand il s’agit d’organiser l’existence temporelle, la seule qui nous paraisse concevable, et qui mérite qu’on s’en préoccupe ; la religion n’est vraiment pas un besoin de l’homme » (1)

Curieuse personnalité ! Curieuse philosophie de l’histoire, quand on sait que la Renaissance doit aux monastères l’éveil à la connaissance scientifique, que l’Islam, le Tao, le Zen ou l’Hindouisme sont les vecteurs de la pensée scientifique et de l’idéal organisationnel de l’existence, à la fois temporelle et atemporelle. Comme si la mentalité religieuse africaine était incapable de connaissance et de science ! Il est donc temps de défaire ou de subvertir l’ordre des opinions qui perdent l’Afrique. Léopold Sédar Senghor est de ceux qui ont perçu, certes tardivement, avec le maximum de lucidité l’enjeu de la connaissance. Il écrit : « Pour le négro-africain, la réalité d’un être voire d’une chose, est toujours complexe puisqu’elle est un nœud de rapports avec les réalités des autres êtres, des autres choses. Et ce n’est pas la première fois que la pensée nègre aura précédée une découverte scientifique. Or donc, cette réalité multivalente, la raison multivalente, la raison discursive et l’expression abstraite ne peuvent l’embrasser intégralement, qui simplifient, et d’une manière univalente, tandis que la raison intuitive saisit l’ensemble des rapports dans leurs quantités, bien sûr, mais surtout dans leurs qualités. C’est pourquoi celle-ci s’exprime par images analogiques, qui suggèrent des rapports et où le symbole multivalent dépasse l’équation signifiant = signifié. » (2)

En cela, l’expression africaine de la réalité procède de la complexité comme tend à le spécifier le jargon de la théorie quantique. En d’autres termes, la pensée animiste n’est pas opposée à la science. Mieux, elle saisit la réalité dans sa totalité et l’énonce par des symboles qui intègrent son expression ontologique. En fait, ce sont les religions révélées qui sont dorénavant sommées de justifier ce qu’elles ont de scientifique et de spécifique. Le jugement d’un philosophe africain connu est sans appel : « Pour un philosophe ou pour un esprit scientifique, la Bible est un ouvrage comme Les contes des mille et une nuits ou bien L’épopée d’Homère (…) Je voudrais dire que du point de vue philosophique et du point de vue scientifique, la Bible, le Coran et tous les livres sacrés ne sont nullement sacrés, ce sont des livres. » (3)

Il y a quelque chose de vrai et de précieux dans cette affirmation ; elle permet de sortir des doctrines qu enchaînent la libération de la parole et, ce faisant, d’assurer l’authenticité, la rationalité et la scientificité du discours africain sur le Vérité de l’Univers. La pensée africaine fait montre d’objectivité et responsabilité de l’homme face à l’enjeu de l’existence. Le projet christique en reprend, point par point, les idéaux, discours et symboles et, petit à petit, les langues se délient. L’africanité de Moïse n’est plus discutée ; celle de Jésus est attestée. Aujourd’hui, l’origine africaine des principales religions révélées n’est plus contestée. Le legs de l’Afrique à l’humanité n’est plus seulement une réalité ; elle ouvre la voie à d’autres certitudes, plus profondes encore.

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Les origines africaines de la croix du Christ

L’Egypte a fourni au christianisme une claire illustration de la résurrection osirienne. La mort d’Osiris s’illustre comme une transition qui ne mène pas au néant, mais à l’immortalité. S’il y a nécessité de l’existence de Dieu en l’homme, celle-ci fait de l’homme un être de lumière après la mort. Cette pérennité de la vie par la dématérialisation de l’être est symbolisée par la croix ansée ou Ankh qui affirme aussi le caractère spatio-temporel de l’esprit logé en l’homme, son enveloppe corruptible. D’un point de vue psychologique, la réplique chrétienne de la pensée égyptienne solennisée par la mort du Christ sur la croix ne peut laisser indifférent. Elle dévoile l’impressionnante emprise de l’idéalisme nègre sur la raison occidentale et sénile. Elle consacre aussi, du point de vue de la sémantique de l’image, l’extraordinaire sens du symbolisme nègre et, en particulier, la forte iconicité des signes hiéroglyphiques. Pour comprendre le symbolisme de la vie et de la mort du Christ, il faut interroger la religion égyptienne qui lui est antérieure et moins dogmatique.

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Image extraite du livre La Pensée Africaine, 2012

L’Occident colonial est loin d’être dupe, autant par ailleurs que les missions évangélistes avec lesquelles il a fait front. L’examen de certaines archives coloniales montrent clairement les buts poursuivis par l’administration coloniale. On peut lire dans le message du ministre des Colonies (Monsieur Renouin) adressé en 1920 aux missionnaires du Congo Belge ce qui suit : « Prêtres, vous venez certes évangéliser. Mais cette évangélisation doit s’inspirer de notre grand principe : les intérêts de la métropole (…) Le but essentiel de votre mission n’est point d’apprendre aux noirs à connaître Dieu. Ils le connaissent déjà. Ils parlent et se soumettent à Mengu Zambe ou Ngalkola, et que sais-je encore ! Ils savent que tuer, voler, coucher avec la femme d’autrui, calomnier, injurier, etc., c’est mauvais ! (…) Ayons le courage de l’avouer. Vous ne venez donc pas leur apprendre ce qu’ils savent déjà. Votre rôle consiste essentiellement à faciliter la tâche aux administrateurs et aux industriels (…) C’est donc dire qu’il faut interpréter l’évangile de façon qu’il serve e mieux nos intérêts dans cette partie du monde. »

Voilà qui est clair. L’administration coloniale a eu la pleine conscience de la valeur allusive des symboles rituels et religieux africains. Mieux, la religion chrétienne y avait puisé des normes, symboles et enseignements  qui ont rythmé et façonné la vie du Christ. La religion africaine nous est revenue par le christianisme en des termes qui, fixant note attention, ont trouvé des repères sentis et vécus dans les traditions. Malheureusement, la vérité sur l’origine et la culture de Moïse et Jésus, figures historiques africaines, reste confortablement tue pour ne point ébranler le piédestal sur lequel s’est constitué le patrimoine religieux, culturel et intellectuel de l’Occident.

L’enjeu, c’est de finaliser avec le concours des Africains, le projet d’universalisation de la pensée occidentale et, ce faisant, d’éponger la capacité d’initiative intellectuelle des colonisés relégués, une fois de plus, certes de manière plus élégante, au rang de fossoyeurs de leur propre histoire. Quel gâchis ! Si l’Afrique est donc menacée de l’intérieur par ses propres fils, il existe bien une frange minoritaire de cette élite qui a perçu les enjeux, à savoir, la restauration des traditions religieuses africaines et leur confrontation directe avec l’expérience scientifique. Ce dont il est question, c’est la prise de conscience de la profonde harmonie entre la vision africaine du Réel et la science physique moderne, laquelle pourrait être porteuse d’un changement social, politique et scientifique véritable.

Il va falloir, pour reprendre les termes de Mubabinge Bilolo, « systématiser le langage religieux de nos pères en vue de le rendre pertinent pour le monde actuel. » Cela suppose, en plus d’une recherche scientifique approfondie, la réhabilitation du sacré africain et la légitimation du pouvoir traditionnel corrompu par la chefferisation des institutions traditionnelles devenues auxiliaires de l’Etat, contre les intérêts matériels et immatériels des colonisés.

(1) E. Njoh Mouelle, Jalons I

(2) L. Sédar Senghor, Œuvre poétique, 5è édition, Seuil, 1990, p.390

(3) M. Towa, Actes du colloque de Philosophie de l’Ecole normale supérieure de Yaoundé, 4-8 avril 1983, intervention du 07 avril, p.249

Article original 

http://legrandmaquis.wordpress.com/2013/03/17/croisade-chretienne-en-afrique-bilan-et-enjeux-dune-colonisation-spirituelle/

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