‘Dans la force d’hier, la confiance pour demain’

Publié le par Munsa Mâga

‘Dans la force dhier, la confiance pour demain’

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Assurément, un autre chemin était possible. Nous l’avons abondamment
dit et écrit : nous l’aurions souhaité plus rationnel, plus cohérent, plus
prometteur. Le fond, le contenu d’abord, en premier le modèle de
développement, son habit juridique après.Mais le vote sur cet article constitutionnel
est le choix du Congrès. Et le Congrès est composé de
l’ensemble des élus régionaux et départementaux, issus du suffrage universel.
Nul n’a plus que nous légitimité à regretter ce raccourci, pour avoir
bataillé sans répit afin de l’éviter. Mais on ne bâtit pas l’avenir à coups
de regrets. La circonstance est. Et elle ne reviendra pas. Puisque, en cas
de rejet de l’article 74, une nouvelle consultation vous sollicitera pour une
Collectivité unique. Ce sera une réforme administrative. Rien de plus. En
témoignera la loi ordinaire qui, elle aussi suivra la consultation, tout
comme la loi organique est postérieure à la consultation sur l’article 74. Et
à supposer que vous disiez majoritairement NON à ces deux consultations,
c’est alors la réforme ‘Balladur’ sur la réorganisation territoriale de
la France qui s’appliquera. La loi qui l’aménage n’existe pas davantage
pour l’instant.


L’article 74 offre l’opportunité d’entamer des discussions sur le fond.
L’article 73 renforcé ou élargi est une chimère, un fantôme, une inspiration
de langage du Président de la République, rien de réel. L’article 73
maintient les choses en l’état. Aussi, malgré nos réserves sur la méthode
dans ce choix du Congrès, grandeur et servitude de la démocratie, c’est
sans réticence que nous faisons campagne en faveur de l’article 74.
Frantz Fanon l’a clairement énoncé : ‘L’important n’est pas ce que l’on a fait
de toi mais ce que tu fais de ce que l’on a fait de toi’. Bien entendu, cette option
n’est pas sans conséquences. Justement parce que pour y venir, nous
avons sacrifié un positionnement partisan ; justement parce que nos motivations
sont toutes tendues vers les chances d’arracher ce pays au
marasme économique, à l’aliénation culturelle, à la débandade sociale, au
saccage environnemental, à l’aberration des relations avec les pays voisins,
nous faisons campagne sans complaisance. ‘Nous à qui n’appartient guère
plus même cette odeur blême des tristes jours anciens…’ Damas, Black-Label


Voilà pourquoi nous allons d’abord réfuter. A commencer par les mauvais
arguments de certains défenseurs de l’article 74. Les références historiques
ne sont pas des talismans. Après avoir fait si peu pour mettre sur
scène notre Histoire, il y a quelque impudeur à invoquer sans cesse des
leaders du passé. Ceux-là ont eu le mérite de la clairvoyance et du courage.
Ils ne peuvent, par simple incantation, combler les défauts d’un projet qui
reste inachevé. Car, depuis, notre monde a changé dix fois. Et il y a bien
plus d’enseignements à tirer des capacités que les Guyanais ont collectivement
démontrées dans l’adversité, que ce soit cette mémoire
orale sur l’intégrité du territoire malgré la partition de l’Inini ; que ce soit
face aux expropriations pour l’implantation du CSG, aux expulsions foncières
pour le Plan Vert ; ou ces dialogues qu’Amérindiens et Bushinengue
ont su renouer après de graves conflits ; ou l’ingéniosité collective après
la rupture des relations avec la France durant la Seconde guerre mondiale.
C’est dans cette
d’hier que nous devons puiser la confiance pour demain.
Il convient ensuite de reconnaître que, dans la grande faillite de notre
économie et de nos rapports sociaux, l’Etat n’est pas toujours seul en faute.



Puis nous voulons élucider. Ce n’est pas en fouillant frénétiquement le
passé que nous tracerons nos lignes d’avenir. Voilà pourquoi nous faisons
campagne sur le contenu. Et sans ambigüité, nous disons qu’il faut en finir
avec cette économie de comptoir établie depuis Colbert qui a postulé
que ‘pas un clou ne doit sortir des colonies’. Notre secteur primaire, agriculture,
pêche, doit cesser d’être l’otage de quelques uns et prolonger son
processus de transformation, diversifier ses marchés et alimenter le nôtre
à prix corrects. Nous devrons étrangler l’économie de rente qui, par l’inflation
foncière et immobilière, exclut massivement. Nous devons rompre
avec l’économie de la dépendance qui nous zombifie dans l’attente des
bateaux d’importation et nous rend complices de la dégradation climatique.
Ce n’est pas que la faute de l’Etat. Cessons d’y prendre notre part.
‘Il s’agit moins de recommencer que de continuer à être contre la conspiration du
silence autour de moi-même, à moi-même imposée, par moi-même admise’.
Damas, Black-Label. Il nous faudra la volonté des changements nécessaires
à une économie de la production, une économie de la préservation
de nos écosystèmes, une économie de la connaissance qui inclut
sans les instrumentaliser nos jeunes et nos savoirs traditionnels, une
économie de voisinage où nous devenons partenaires, bref, une
économie pensée en nos lieux. En l’occurrence, l’improvisation n’est pas
la recette. La circonstance est. Que nous dit-elle ?Mises à part les scories
qui tombent d’elles-mêmes, deux courants de pensée se dégagent par leur
cohérence. L’un, sous la filiation de Monnerville, est une pensée d’assimilation
qui donne créance absolue non plus seulement à la France, mais
plus modestement au gouvernement français, et surtout doute collectivement
de nous, avec son slogan ‘NOU PÔ KÔ PARE’. Monnerville avait
cependant des valeurs, lui qui prescrivait de ‘toujours vivre visière haute’.
L’autre logique de pensée s’inscrit dans la filiation de Damas, assumant
que nos désordres de toutes sortes ont une source majeure dans le renoncement
à nous-mêmes. C’est ce qu’il entendait en affirmant dans Retour de
Guyane que ‘quand on aura fait des nègres des assimilés français, on n’aura pas
fait rentrer ceux qui s’exilent, on n’aura pas ressuscité ceux qui meurent de faim,
on n’aura même pas vêtu décemment les futurs assimilés’. Les difficultés
économiques désormais incontestables ont tout rattrapé et tout démontré,
aggravé par les inégalités. Ces deux hommes se sont farouchement combattus.
Inutile de diaboliser. L’un a gagné les élections, l’autre a eu raison devant l’Histoire.

Aujourd’hui, la circonstance est. Qu’exige-t-elle ? Que parmi les grandes
urgences, nous soyons capables d’admettre que la jeunesse a la supériorité
du nombre, cela lui donne droit à une préséance d’attentions et
d’efforts. S’il y a un défi à relever et réussir, c’est celui-là. Au-delà de nos
divergences, nou savé roun lanmen lavé rôt. Nous avons l’occasion de
nous grandir en dépassant les faux-clivages. ‘La main qu’on sent ne point
fléchir il faut la serrer aussitôt, la serrer d’une main tendue’. Nicolàs Guillén,
Le chant de Cuba.

Christiane Taubira
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