Du lait en poudre "Nido" périmé en vente à Kinshasa - par Pinto Decamo

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

 

18 Août 2011

 

 


 
 
Une boîte de lait en poudre de marque "Nido". Photo espaceagro.com 

 

La population congolaise en général, et kinoise en particulier, court un grave danger de contracter des maladies d’origine alimentaire dont on ne saurait expliquer les causes si l’on y prend garde, ici et maintenant. Dans les jours, semaines ou mois à venir, Kinshasa et le pays tout entier risquent de faire la "une" de l’actualité locale, africaine ou mondiale pour des problèmes de santé publique.

Kinshasa. Correspondance particulière.

Selon des bonnes sources, on apprend que le lait en poudre de marque 
«Nido», un produit de la firme "Nestlé" - exporté vers l’Afrique dans des boîtes en aluminium mais vendu à Kinshasa dans des emballages en plastique - serait périmé. Autrement dit, impropre à la consommation dans tout pays qui se respecte. Au moment où ces lignes sont écrites pour alerter l’opinion publique en remplissant notre rôle de "chiens de garde", cette affaire n’est connue que de seules autorités congolaises et des commerçants étrangers impliqués dans ce qui ressemble bien à une fraude. Lundi 15 août, un de ces "commerçants", un ressortissant libanais, a dévoilé le "grand secret" à une de ses clientes congolaises.

Quand «Nido» coûte moins cher que «Kerrygold»

La cliente ne se doutait pourtant de rien quand elle se rendit dans ce magasin au grand marché de Kinshasa où elle a quelquefois l’habitude de faire ses emplettes. Parcourant le rayon de produits laitiers, elle eut la désagréable surprise de constater que le lait de marque «Kerrygold» qu’elle achète plus souvent coûtait plus cher que le lait «Nido». Alors que c’est le contraire qui est vrai. En effet, Nido coûte plus cher que Kerrygold. Elle remarque aussi que Nido est désormais vendu sous un conditionnement en plastique plutôt qu’en boîte. C’est Kerrygold qui est vendu aussi bien en boîte qu’en sachet en plastique. Les prix de vente indiquaient 9500 Francs Congolais (environ 10 dollars américains) pour le lait Kerrygold et 4500 Francs Congolais (5 dollars américains) pour le lait Nido. Malgré cette différence flagrante et anormale de prix, la ménagère ne s’est pas trop posé de questions. Elle avait, comme toute femme congolaise aux ressources limitées, choisi d’acheter le lait Nido quand le Libanais l’en déconseilla. Il lui dit en Lingala que le lait Nido est périmé. Le contenant plastique est une fabrication locale pour contourner l’affaire. Le véritablement lait Nido importé de l’Europe était dans des boîtes. Mais, afin d’éviter d’éveiller les soupçons, les boîtes ont été remplacées par des sachets plastiques. Le marchand d’ajouter : «Mboka na bino ezali malamu te. Bobengana président na bino, sinon te bokokufa lokola n’ebola» (Traduction : Votre pays va mal. Il faut "virer" votre président de la République sinon vous allez périr comme lors de l’épidémie d’ebola).

Selon notre source, ce lait périmé est écoulé par des vendeurs ambulants au grand marché de Kinshasa. Les ténancières des restaurants de fortune dénommés «Malewa» par les Kinois, utilisent ce produit pour la préparation du petit déjeuner. On ne saurait à ce stade avancer l’ampleur du dégât déjà causé, moins encore la part du stock de ce lait déjà écoulée et consommée par des pauvres innocents.

La fraude érigée en mode de gestion

La Douane, l’Office congolais de contrôle, les ministères du Commerce extérieur, de l’Economie et de la Santé ont en charge la vérification des marchandises importées. Si un lot important des boîtes de lait en poudre «Nido», en provenance de l’Europe, a pu passer les mailles du filet, tous les yeux doivent être braqués vers les fonctionnaires de ces services. Il est de notoriété publique que la fraude douanière en RDC est devenue une sorte de "sport" pour les hommes d’affaire libanais ou indo-pakistanais. Ceux-ci comptent des "amis" ou plutôt des "obligés" parmi les autorités civiles et militaires. Sans oublier le personnel politique. Au grand dam parfois de la vie de la population congolaise. Chaque commerçant libanais ou indo-pakistanais a son "protecteur" congolais ! Il arrive qu’un Libanais fasse fouetter un citoyen congolais par son compatriote policier ou militaire.

De nombreux scandales passés sous silence

L’affaire du lait périmé n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de "crimes" commis contre la santé de la population. La chaîne de télévision privée "Molière TV", émettant dans la capitale congolaise, a diffusé, il y a quelques jours, dans le cadre de son émission "Kin Makambo", un reportage sur les faux produits pharmaceutiques vendus au marché central à Kinshasa. Des citoyens inciviques commercialisent une potion locale appelée «Kongo bololo» mais empaquetée dans des flacons pour quinine en liquide pour enfants. Au mois de décembre dernier, un reportage diffusé par une chaîne étrangère sur satellite de Canal Sat a fait état de la mafia dans l’industrie pharmaceutique indienne. A cause des coûts élevés pour obtenir une licence d’exploitation ou de l’incapacité financière à acquérir de firmes occidentales le droit de fabriquer des médicaments à partir des produits génériques, des laboratoires pharmaceutiques indiens produisent des médicaments sous-dosés. Ces produits sont écoulés sur le marché africain. La RDC a été citée comme l’un des pays de destination de ces "médicaments" qui comprennent dans leur lot même des médicaments pour des personnes diabétiques. L’opérateur économique indien, interviewé dans ce reportage, affirmait que ce commerce est une affaire de gros sous. Si une marchandise est interceptée dans un port africain et interdite d’entrée, il corrompt les services de contrôle. Il tente son coup deux fois pour s’assurer qu’à la troisième fois sa marchandise pourra échapper au contrôle.

La santé, un "chantier oublié"

On le voit, les trois exemples précités prouvent à suffisance que la santé publique est un "chantier perdu de vue". Les pouvoirs publics congolais semblent n’avoir jamais entendu parler du "principe de précaution" pour prendre des mesures de prévention et de protection des consommateurs. Au Congo démocratique, il vaut mieux aller chez le boulanger que chez le médecin, disait-on. Il faudrait désormais se méfier même du boulanger. Le scandale du lait périmé et les deux autres illustrations apporteront l’eau au moulin des analystes qui soutiennent, à tort ou à raison, que la RDC est un "Etat manqué", selon la trouvaille de Noam Chomsky. C’est-à-dire un Etat qui ménace la sécurité non seulement de sa propre population mais aussi celle de ses voisins. En cause, l’incompétence et l’irresponsabilité des gouvernants. 

Le Congo-Kinshasa ressemble de plus en plus à un "bien sans maître". Un navire en perdition sans capitaine ni boussole. La population déjà décimée par les tueries, les viols, les naufrages de bateaux ou des embarcations, les crashs d’avions, la malnutrition. Sans oublier l’épidémie de choléra qui s’étend à cause de l’indolence et de l’affairisme qui règne au sommet de l’Etat. 

Vivement l’alternance

Sous d’autres cieux, une telle affaire aurait incité les magistrats du parquet à se saisir d’office en ouvrant une information judiciaire devant aboutir à des démissions ou révocations des fonctionnaires indélicats. Il est temps que les citoyens congolais sortent de leur profond sommeil pour prendre leur destin en mains. Il s’agit d’exercer leur droit d’obtenir l’alternance pour que des personnes responsables soient portées au pouvoir et que les "bourreaux" de la bonne gouvernance soient sévèrement sanctionnés. La RDC est mal gouvernée. Le scandale de lait périmé en témoigne. Cette question devrait mobiliser les forces vives de la RDC à l’image du scandale de lait frelaté chinois ou l’affaire de concombre infecté à l’e. coli qui a secoué récemment l’Europe. 

Le président sortant Joseph Kabila, la majorité au pouvoir et ses alliés ont démontré toute la mesure de leur incapacité à garantir à la population congolaise un minimum de sécurité tant au plan alimentaire que pour les personnes et les biens. Jusqu’à quand va-t-on assister sans réagir devant cette descente aux enfers? Le risque est grand que ce grand pays d’Afrique centrale figure à la première place d’un classement mondial de forte mortalité de suite d’une mauvaise alimentation. C’est une sonnette d’alarme que nous faisons retentir. Les institutions concernées doivent par honneur passer dès maintenant à l’action.

Pinto Decamo 
© Congoindépendant 2003-2011

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