Interview de LKJ aka LINTON KWESI JOHNSON - par Ndzakou- Nkiandzo Denise

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

Peu importe le lieu, peu importe le moment. Chaque action d'un(e) Kamite qui a pour but de partager, faire connaître, publier les idées, pensées, luttes, inventions, arts d'autres Africain(e)s connus ou non, cette action contribue à la Renaissance de notre Peuple.

Chaque action entraînant une réaction, nous avons le Devoir Absolu de contribuer, chacun(e) dans son domaine de compétence, à la Reconstruction de notre Continent, à la Renaissance de notre Peuple.

Aujourd'hui j'ai eu envie de partager avec vous l'interview de LKJ aka LINTON KWESI JOHNSON, réalisée par notre soeur Denise Ndzakou-Nkiandzo. Malgré le temps, les questions et réponses sont bien d'actualité.

Munsa Nzinga Kandombe

 

Le 20-06-2004 à Montreuil

Denise-Ndzakou-Nkiandzo-et-LKJ.jpg

Denise Ndzakou : Lkj, bienvenu à Montreuil. Nous sommes très heureux de vous accueillir ici. Nous avons beaucoup de questions à vous poser. C’est un grand plaisir de vous rencontrer et ce pour la première fois. Tout d’abord, nous allons parler de vous : Qui est LKJ, exactement?

Linton Kwesi Johnson : Je suis né en Jamaïque en 1952, je suis venu en Angleterre quand j’avais 11 ans. J’ai grandi au sud de Londres, à Brixton, dans la communauté noire. Je suis devenu politiquement conscient quand j’étais adolescent, vers 16, 17 ans. J’étais engagé dans le mouvement des Black Panthers, qui était une organisation luttant pour les droits des noirs en Angleterre. Et à travers les Black Panthers, j’ai découvert la littérature. Cela m’a donné l’envie d’écrire. L’un des écrivains qui m’a influencé a été l’Américain W.E.B. Du Bois et son livre “ The Souls of Black Folk ” ( “ Les âmes du peuple noir ”). Une autre influence importante a été Chikaya U Tam’Si du Congo. Il y a eu aussi Aimé Césaire de la Martinique, Langston Hughes des Etats-Unis, et beaucoup d’autres.

Depuis que je suis adolescent, je suis engagé dans la politique et la poésie.

J’ai commencé à enregistrer des disques à la fin des années 70.

ND: Pourquoi avez-vous choisi la poésie ?

LKJ : Je n’ai pas choisi la poésie, la poésie m’a choisi. J’ai découvert la littérature noire, et je lisais tout ce que je pouvais trouver, des livres à propos des cultures africaines, de l’histoire des Noirs, mais le livre qui a changé quelque chose en moi a été “ The Souls of Black Folk ” de W.E.B. Dubois, cela m’a conduit à la poésie. En tant que jeune homme, je cherchais à articuler l’expérience de la jeunesse de ma génération grandissant en Angleterre dans un environnement racialement hostile avec ce que nous devions en faire.

ND : A mes yeux, ceux d’une jeune femme noire, vous êtes un témoin, vous avez vu des tas de choses, vous avez vécu les émeutes de Brixton en Angleterre. Pouvez-vous me parler de ce qui se passe maintenant, de ce qui arrive aux Noirs aujourd’hui ? Que devons-nous faire ?

LKJ : J’aimerais avoir la réponse à une question si importante. Les problèmes du monde sont complexes, et tout spécialement ceux du peuple noir. Je n’ai aucune solution toute prête. Tout ce que je peux dire c’est que nous avons fait des progrès et nous avons fait ces progrès en nous battant. Donc, nous devons être organisés, vigilants, nous devons continuer à nous battre pour l’égalité raciale et la justice sociale.

ND :Justice sociale, justement. Vous êtes ici en France, LKJ, qu’est-ce que vous pensez d’un pays où des partis radicaux comme le Front National ou le MNR rassemblent 15% des suffrages ? 

LKJ : Le fait qu’il existe des partis d’extrême droite n’est pas un phénomène spécifiquement français. C’est un phénomène européen. Car nous avons le même type de partis en Angleterre avec le British National Party, et ils ont le même genre de parti en Allemagne, en Autriche, bref dans toute l’Europe. Donc, ce n’est pas un problème spécifiquement français, mais un problème européen. C’est pourquoi, il est important pour tous les gens opprimés et tous ceux qu’on appelle les minorités ethniques, en Europe de se rassembler et de travailler ensemble à s’entraider dans les luttes de chacun. 

ND : Vous parlez de solidarité mais pour moi, il n’y a pas de solidarité noire. Quand allons-nous commencer à parler de conscience noire ? 

LKJ : Oh ! Ce n’est pas vrai. Non. A travers les luttes pour les indépendances et les luttes anti-coloniales, il y a eu de la solidarité entre les Antillais et leurs frères et sœurs africaines. Des gens comme Marcus Garvey ont eu une influence importante en Afrique. Les Noirs des Etats-Unis et ceux des Antilles ont été influencés par le Kwame Nkrumah du Ghana et tout ce qu’il a dit sur l’unité africaine. Et ainsi de suite. Moi-même, j’ai été engagé dans une organisation qui s’appelait Europe Action for Racial Equality and Social Justice. Et nous travaillions avec des gens ici en France, d’autres en Belgique ou aux Pays-Bas, etc.

ND : Je voudrais vous parler de l’Afrique du Sud. L’Afrique du Sud est le dernier pays au monde dans lequel on voit des noirs se battre pour s’exprimer dans leur propre pays. Nous avons entendu que le colonialisme était fini. Mais vous et moi, vous originaire de Jamaïque, moi du Congo, nous avons les mêmes problèmes dans nos pays. Est-ce que les choses vont changer toute seule pour les Noirs ou est-ce que nous devons faire quelque chose pour nous libérer ? 

LKJ : Sans me répéter, il n’y a pas de solution facile. C’est important pour nous de construire l’unité, l’unité entre nous. Nous avons besoin d’être informés des luttes de chacun. Nous devons utiliser des moyens comme Internet pour établir des connections et pour construire de la solidarité et décider d’actions globales qui tiennent compte de notre situation. Nous n’avons pas d’autre choix, il n’y a pas de solution facile. Nous avons traversé 400 ans de colonisation, nous avons mené les luttes de libération nationale. Et, la lutte continua.

ND : 10 ans de démocratie c’est peu en Afrique du Sud, pourtant il est le pays d’Afrique noire, sur lequel les autres pays du continent doivent s’appuyer ? Que pensez-vous des organismes qui tentent d’unifier l’Afrique ? 

LKJ : Je n’ai pas toutes les réponses aux questions que vous me posez. Il y a eu l’organisation de l’unité africaine qui n’a pas été très efficace, maintenant ils ont formé l’Organisation de l’Union africaine, espérons que l’OUA fera quelque chose de mieux que la vieille organisation de l’Unité africaine. Le problème auquel beaucoup de nos pays font face ont été solidement retranchés car le capitalisme est global et que l’idée des Etats Nations et de leur souveraineté a perdu progressivement de son sens. Les grandes multinationales dictent aux états nations ce qu’ils peuvent faire et ce qu’ils ne doivent pas faire. C’est pour cela que des choses comme le mouvement alter- mondialiste est important, car en définitive, il attire notre attention sur les enjeux dont il faut se saisir.

ND : Vous êtes un chanteur- poète et une conscience noire. A Montreuil il y a beaucoup de gens qui viennent de beaucoup d’endroits différents du monde. Quel serait votre message pour eux ?

LKJ : Bien. Ce que je suis venu faire ici c’est un concert, et j’espère que les gens vont pouvoir s’identifier au contenu de ma poésie et tirer un peu de force spirituelle de toutes ces luttes dont je parle dans mes poèmes. Le conseil que je peux donner aux minorités ethniques ou aux Noirs, ou enfin à tous ceux qui luttent où qu’ils se trouvent, c’est que nous devons construire des organisations autonomes avec un programme réaliste pour mobiliser les gens sur les enjeux qui nous affectent tous. Laissez-moi prendre un exemple. Tous ces jeunes qui ont grandi en Angleterre. La plupart des familles ont vécus dans une pièce unique. Nous avons été marginalisés, nous avons fait tout le sale boulot que les classes laborieuses blanches ne voulaient plus faire. Trente ou quarante ans plus tard, les choses ont changé. Nous avons des membres du parlement, nous avons une classe moyenne, d’autres qui siègent à la chambre des Lords. Nous ne sommes plus marginalisés. Et la façon dont nous avons conquis ces avancées a été de construire des organisations indépendantes. Et nous avons engagés des luttes, et nous nous sommes battus, nous avons fait de l’agitation jusqu’à mener des insurrections ; Et la conséquence de ces organisations autonomes et de ces luttes est que nous avons fait des progrès. Nous savons que ce n’est pas fini, mais enfin, notre situation est totalement différente de ce qu’elle était lorsque j’étais un enfant. 

ND : Votre musique est comme un coup de poing. Comme si vous battiez quelqu’un, comme si vous faisiez passer votre message avec force. Parlez-nous du reggae et du Dub. 

LKJ : Le reggae a toujours été pour moi la musique du peuple, une musique de la conscience, de la conscience politique. Bien sûr, il y a des chansons reggae sur l’amour, les garçons et les filles, etc. mais ce qui caractérise la musique reggae c’est qu’elle a toujours été une forte protestation politique. Si je devais vous dire ce qui est unique dans la musique reggae, je dirais que les Jamaïcains qui ont créé le reggae, les Antillais sont hybrides, nous venons de nos ancêtres Africains et nos racines africaines se sont mélangés, aux influences européennes et américaines, et de tout cela nous avons fait quelque chose de nouveau. 

Et je voulais juste ajouter avant de terminer, parce que la pluie est en train de tomber. Je célèbre 25 ans dans la musique reggae et je fais également la promotion de mon nouveau DVD : “ LKJ, Live in Paris, with The Dennis Bovel Dub Band ”, et je voulais que ce soit dit, ok ! Merci. 

ND : Merci beaucoup LKJ.

  

Thanks to Sharmila Beezmohum : LKJ manager.

Vanessa Mkhize pour sa présence Sud-Africaine.

Léopold Congo- Mbemba prix Louise Labbé 2003 pour la force de son recueil Ténor mémoire. Pour moi, LKJ est un ténor-mémoire.

Ecoutez- le. Sa musique peut se consommer sans modération, c’est de la pure poésie, en plus


 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article