L'Afrique noire doit impérativement s'extirper des griffes négrophobes du système négrier et néocolonial occidental. - par BWEMBA-BONG

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

 

 

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Le premier paradoxe que l’on relève dans le système économique colonial africain est le fait que, même dans leurs espaces territoriaux respectifs, les travailleurs africains pouvaient déjà être économiquement considérés immigrés, sans même pour cela être salariés en « métropole ».

 

Car, le travailleur immigré doit être défini comme un salarié vendant sa force de travail par une activité salariée pour le compte exclusif d'une entreprise étrangère[1]. Or, sous la colonisation directe et sous la néocolonisation de l’Afrique Noire, la totalité des activités économiques coloniales en Afrique Noire, étaient « métropolitains » d’une part. D’autre part, comme aujourd'hui dans l'ancienne « métropole », la main d'oeuvre africaine était essentiellement affectée aux tâches subalternes, tout en demeurant la victime désignée de la société économique coloniale. Enfin, tout permet d’affirmer que sans les guerres en Occident, les Africains auraient eu difficilement accès dans leurs « métropoles » respectives, leur rôle étant alors seulement de participer prioritairement aux diverses activités économiques des colonies d'exploitation.


Dans la pensée économique du gouverneur colonial français Antonetti, par exemple, l'infrastructure économique qui servait de soubassement aux activités françaises en Afrique Noire, devait se limiter aux routes, aux fleuves et aux rivières, organisés non pas comme des moyens de circulation, mais comme autant de voies d'évacuation des produits économiques vers la « métropole », et des voies de circulation militaire pour la lutte contre les rébellions internes en Afrique[2]. Cette pratique économique de traite s’est manifestée en Afrique Noire sur trois axes : comme complément de l'économie métropolitaine, comme économie dirigiste, comme système de destruction des facteurs de production et des facteurs humains[3] africains.


L'économie coloniale : une économie complémentaire


Sur le plan de son organisation en tant qu'appendice de l'économie de la métropole, la colonie fonctionnait sur la base d'un principe fondamental : la doctrine du pacte colonial.


La doctrine du pacte colonial


La doctrine du pacte colonial était la traduction pratique d'une philosophie de la subordination de l'économie de la colonie, à travers deux règles principales : l'interdiction pour la colonie de manufacturer, et le commerce exclusif fait par la métropole avec sa colonie.


L'interdiction pour la colonie de manufacturer


Dans le cadre de cette règle, interdiction ou restriction étaient faites à la colonie de travailler jusqu'à sa propre matière première. Le principe portait ainsi sur l'étouffement de la colonie réduite à ne disposer à aucune période de son assujettissement et même après la proclamation de l’abolition de celle-ci, d'aucune ébauche d'industrie. C'est ainsi que, parlant des Etats-Unis d'Amérique du Nord alors encore colonies anglaises, Lord Chatam, déclara au Parlement britannique : « Les colonies anglaises du Nord Amérique n'ont aucun droit à manufacturer même un clou ou un fer à cheval »[4]; la manufacture étant perçue comme une ébauche d'industrie.


En France, Auguste Isaac, recevant le nouveau gouverneur d’Indochine, Paul Doumer en 1901, résumait l’esprit d’un certain nombre d’hommes d’affaires français qui redoutaient la concurrence économique à laquelle était confrontée la France : « Les colonies ne doivent fournir que des acheteurs et non pas des producteurs de produits industriels ... Les colonies doivent nous acheter nos fils et nos étoffes, et nous restituer ainsi les sacrifices que nous avons faits pour les conquérir ; que si quelques audacieux s’avisent d’y fonder des fabriques et, profitant des avantages économiques du pays, de s’y installer pour concurrencer nos fils et nos tissus, la justice est violée et des moyens légaux sont nécessaires pour la faire respecter. Une contribution spéciale, une taxe d’un genre nouveau, une patente coloniale de compensation, doit rétablir la balance entre l’industriel colonial qui produit bon marché et le métropolitain qui produit cher. Tels sont, Messieurs, les raisonnements qui se tiennent non pas en Espagne au XVIème siècle, mais en France, même au XIXème siècle »[5].

 


Le commerce exclusif.


Selon le principe du commerce exclusif, les activités commerciales de la colonie restaient du domaine exclusif de la métropole. Les produits de la colonie étaient par conséquent frappés soit d'interdiction, soit de restriction pour leur exportation vers des pays autres que la métropole. Ce principe se fondait sur un type de légitimisme arguant du fait que, la métropole ayant consenti des investissements importants dans la fondation de la colonie, des compensations lui étaient dues à travers les activités commerciales de celle-ci. Les mêmes restrictions ou interdictions concernaient également les articles en provenance de pays tiers vers la colonie. Par ce mécanisme, la métropole réservait à ses commerçants l'exclusivité du marché colonial ; ou, à tout le moins, elle leur aménageait sur ce marché, un statut particulièrement privilégié.


Le transport des marchandises vers la métropole ou vers la colonie était également ou interdit, ou restreint. A titre de compensation à la colonie, la même interdiction ou restriction étaient censés pénaliser l'importation dans la métropole, de produits ou de matières premières analogues à celles en provenance de la colonie. Dans la finalité du pacte colonial, la colonie ne pouvait bénéficier d'aucun développement propre ; en tant que complément économique de la métropole, elle était particulièrement dominée par les énormes possibilités de cette dernière.


Cette politique économique coloniale tributaire selon les uns des théories mercantilistes, et selon les autres, des impérialismes nationaux, fut pratiquée intensivement pendant des périodes plus ou moins longues, par la quasi-totalité des puissances coloniales : la Grande-Bretagne, l'Espagne, les Pays-Bas et la France.


S'agissant de la France en particulier, elle abandonna en théorie seulement la pratique du pacte colonial à partir de la Seconde République, et surtout, sous le Deuxième Empire. Son traité de commerce du 23 Janvier 1860, fut son premier acte à ouvrir le marché français aux produits en provenance de colonies d'autres puissances. Par la suite, une loi du 3 Juillet 1861, autorisa les colonies françaises à faire commerce, tant en ventes qu'en achats, avec une liberté égale à celle de la métropole. La même loi permit également l'utilisation éventuelle par les colonies, de navires étrangers, même pour des transports de marchandises vers la France.


Mais, dans sa pratique, la France, avec une ruse et une violence consommées, continue, aujourd’hui encore, d’appliquer la doctrine du pacte colonial en Afrique Noire dite francophone. On retrouve ainsi dans sa politique commerciale, la persistance de cette doctrine bien que reconvertie en règle de la porte ouverte.

La règle de la porte ouverte.


C'est à la fin du 19ème siècle qu'apparaît la règle commerciale dite de la porte ouverte ou l'open door. Elle fut consacrée par l'acte général de la Conférence de Berlin le 26 février 1885. Les fondements qui caractérisent la règle de la porte ouverte, se retrouvent au confluent de deux préoccupations. D'une part, dans l'établissement d'une évolution économique favorable au libéralisme dans les rapports commerciaux entre Etats occidentaux ; d'autre part, dans la réglementation des mécanismes de la concurrence coloniale. En fait, la règle de la porte ouverte a pour fonction de dissocier la détention de la souveraineté politique de l'établissement de courants commerciaux dans la colonie. Sans doute, faut-il voir dans ce système, comme certains disciples de Marx n'ont pas manqué de le souligner, des aménagements apportés à la concurrence du système capitaliste, pour lui permettre de fuir ses contradictions et, en définitive, de retarder son effondrement.


En effet, la règle de la porte ouverte apparaît comme un compromis permettant aux puissances occidentales lancées dans l'expansion coloniale, d'éviter entre elles des affrontements militaires. La France de 1871 à 1914 dont la politique étrangère était particulièrement dominée d'une part, par la question des rapports franco-allemands, et d'autre part, par une extension de son expansion coloniale, trouva dans la règle de la  porte ouverte, une institution qui lui permit de poursuivre cette expansion sans s'aliéner les amitiés de l'Allemagne. Car, selon des dispositions précises de l'acte général de la Conférence de Berlin, aucune remise en cause des acquis d'une puissance coloniale occidentale ne pouvait être envisagée, grâce à l'universalisation de la règle de la porte ouverte, celle-ci s'appliquant à une aire géographique déterminée. C'est ainsi que la France fut confortée dans son occupation d'espaces géographiques en Afrique Noire, et qu’elle put continuer la poursuite de sa politique économique coloniale.


Il apparaît à l'évidence que la règle de la porte ouverte n'a pas été une remise en cause de la doctrine du pacte colonial, à laquelle elle a servi de cadre propiatoire tactique, en la dotant de formes nouvelles. Elle a plutôt maintenu dans les colonies, la subordination économique de celles-ci, aux fins d’exploitation de leurs richesses au profit de la seule métropole et de ses ressortissants.


On observe ainsi qu’en 1957, le volume du commerce entre colonies françaises d'Afrique était de 9,5 %, contre 90 % la même année avec les pays occidentaux. En 1956, l'Algérie à elle seule, destinait 83 % de ses importations[6] à la France. De fait, la règle de la porte ouverte - la doctrine du pacte colonial par conséquent - a survécu à « l'indépendance » des anciennes colonies. Selon le professeur Samir Amin, « Les importations des pays développés d'Occident en provenance du tiers-monde ne représentent guère que 2 à 3 % de leur produit intérieur brut, qui serait de l'ordre de 1 200 milliards de dollars en 1966. Mais ces exportations des pays sous-développés représentent 20 % de leur produit, qui serait de 150 milliards. Le transfert de valeur caché du fait de l'échange inégal serait donc de l'ordre de 15% de ce produit, ce qui est loin d'être négligeable en termes relatifs et suffirait à lui seul à expliquer le blocage de la croissance de la périphérie et l'écart grandissant entre celle-ci et le centre ... »[7].


L'économie de traite : une économie dirigiste.


Que ce soit sous l'empire de la doctrine du pacte colonial ou sous celui de la règle de la porte ouverte, les Africains ont été placés devant le choix uniforme de subsister en faisant fonctionner une économie dont les fruits étaient destinés à la « métropole ». Dans les entreprises publiques ou privées, des pressions étaient mises en place. Elles allaient du travail forcé aux impôts.


Ce système a permis aux entreprises coloniales, non seulement de bénéficier d'une main-d'oeuvre abondante et quasi gratuite, mais également de ne souffrir d’aucune concurrence, du fait des aménagements dont elles bénéficiaient dans les colonies, dans le cadre de la règle de la porte ouverte. Assurées en effet de leur exclusivisme dans les colonies, les entreprises coloniales ont généralement employé des techniques rudimentaires d'exploitation sans coût réel en rapport avec les bénéfices des mines et des plantations. Au surplus, l'économie dirigiste était fondée sur l'expropriation par contrainte, sur l'utilisation d'une main-d'oeuvre forcée et d'une mécanisation particulièrement faible, du fait du coût élevé des machines fabriquées en « métropole » par une main-d'oeuvre mieux rétribuée, comme l’indique le tableau comparatif  qui suit, établi pour la période de 1951[8] et portant sur la force de travail et le pouvoir d'achat de deux manoeuvres : un Français et un Africain.

PARIS, salaire horaire :

87 F


DAKAR, salaire horaire :

20,60 FCFA (41,20 F)


1 kilo de pain blanc

25 minutes

1H27 minutes


1 litre de lait

28 minutes

2H25 minutes


1 kilo de savon

2H37 minutes

4H07 minutes


1 œuf

11 minutes

29 minutes

 

1 kilo de café

10H00 minutes

10H12 minutes

 

1 kilo de sucre

1H11 minutes

2H40 minutes

 

1 litre d’huile d’arachide raffinée

4H08 minutes

5H48 minutes

 

1 kilo de riz

1H57 minutes

1H30 minutes

 

Par ailleurs, pour prendre le cas de la France, le fait de l'accaparement de larges parties des terres africaines par ses entreprises, et la limitation en portion congrue de l'espace cultivable attribué aux paysans africains, a crée un déséquilibre entre la quantité de main-d'oeuvre disponible offerte, et le niveau des salaires payés par les entreprises. L'existence d'un vaste réservoir de main-d'œuvre et la permanence de l’offre de cette main-d'œuvre, confortait les entreprises françaises dans leur politique des bas salaires ; d'autant que ce prolétariat  africain, consentant ou contraint, n'avait d'autre issue que celle de vendre sa force de travail.


Enfin, le système de recrutement à bas salaires, exploitait la mobilité des travailleurs potentiels. Cette mobilité s'effectuait dans deux sens : dans la caractéristique d'un marché de l'emploi dominé par une main-d'oeuvre non qualifiée qui, du fait de ce manque de qualification, rendait plus remplaçable chacun de ses éléments ; elle s’effectuait d’autre part sur le plan géographique d'une émigration interne. Sa base juridique était un contrat de travail dont la durée était variable. Celui-ci était limité, au Cameroun par exemple, à deux ans (décret du 7 Janvier 1944)[9].

L'économie de traite : une économie destructrice.


L'économie de traite a extrait intensivement et extensivement les produits sans souci de remplacement des facteurs de production. Que ce soit les matières premières minérales ou les produits forestiers  ou agriculturaux. Le rush des années 1920, livré par les entreprises françaises sur la faune et la flore africaines a conduit à la disparition de nombreuses espèces et à la menace pressante d'autres, comme les éléphants massacrés par centaines de millions pour leur ivoire. Mais, il a conduit également à la destruction de certaines plantes à caoutchouc, alors abondantes dans les forêts africaines : le funtumis élastica,  les landolphiées de lianes abondantes le long des cours d'eau et fournissant toute une gamme de gommes, et, enfin, les rhizomes des savanes, fournissant les caoutchoucs d'herbes. Les conséquences de ces exploitations forestières et agriculturales notamment, sont aujourd'hui en Afrique Noire, la persistance d'une désertification spectrale et la paupérisation de la terre. Autant de fléaux qui obligent les paysans à l'exode vers les centres urbains, avant de prendre si possible le chemin de l'exil vers la France, par exemple.


Mais l'économie coloniale n'a pas détruit  que l'environnement et les ressources naturelles. Elle a détruit les hommes et les cellules familiales. Du fait de son exploitation sans répit de la main-d'oeuvre locale ne bénéficiant alors d'aucun entretien matériel et sanitaire, l'économie coloniale a généralisé la misère physiologique, la maladie, l'accroissement de la mortalité et de la dépopulation, tant du fait de cette mortalité que des guerres en France. Enfin, du fait de ces mêmes guerres et de la contrainte des populations actives à la mobilité, l'économie coloniale a conduit non seulement à l'éclatement de la cellule familiale, mais elle a empêché également des unions matrimoniales nécessaires à la reproduction démographique.


Les origines historiques du sous-développement agricole de l'Afrique Noire, le cas de l’Afrique Noire dite francophone.


Pour les besoins d'approvisionnement de leurs industries en matières premières, notamment agricoles, les métropoles coloniales ont introduit ou développé dans leurs colonies, sur une vaste échelle, des cultures telles que le café, le cacao, le coton, l'arachide, etc. dont la politique s'est  appliquée par une dure agression sur les populations africaines, à travers  divers moyens de coercition, afin de contraindre les paysans africains, à s'adonner à l'agriculture de rente. Parmi ces moyens de coercition, deux méritent une attention particulière : le travail forcé et  l'impôt de capitation.


Le travail forcé


Le travail forcé a été essentiellement utilisé dans les colonies françaises. Ainsi, au Tchad, par exemple, dès 1929, l'administration française élabora une réglementation faisant obligation à chaque paysan de cultiver au moins un demi-hectare de coton, sous peine d'emprisonnement ou d'amende. Il en alla de même en Oubangui-Chari (actuel Centrafrique), au Nord-Cameroun, en Haute-Volta (Burkina-Faso), au Congo-Brazzaville.... Le Congo dit Belge (République Démocratique du Congo) fut également soumis au même régime des cultures forcées. C'est ainsi qu'en très peu d'années, l'Afrique Noire fut couverte de champs de coton, de café, de cacao, ... .


A côté de ces champs appartenant aux paysans, furent en outre crées des champs administratifs dits champs du Commandant, mais qui, en réalité, étaient la propriété de grandes firmes agro-alimentaires occidentales et de forestiers européens. Pour leur exploitation, l'administration coloniale fournissait une main d'oeuvre quasi gratuite, grâce aux réquisitions des populations africaines. Les villages devenaient ainsi les arènes de véritables chasses à l'homme, tout comme du temps des razzias esclavagistes. C'est sans doute pourquoi « durant toute la période où à régné ce régime, ce qui a marqué la vie des paysans noirs, c'est un climat d'insécurité et de terreur. A tout moment, les gens des campagnes sont sur le qui-vive dans la hantise d'être arrêtés et recrutés de force pour les travaux obligatoires ... »[10], écrit Jean-Marc Ela.


Ces travaux étaient exécutés dans des conditions extrêmement pénibles. Les plantations étaient en effet placées sous la surveillance de gendarmes et de militaires fétichistes du fouet ou de la crosse de fusil. Aussi, le refus de travailler et les désertions étaient-ils courants. Mais « en cas de refus de travailler on était arrêté, battu et emprisonné et on reprenait le même travail. En cas de désertion, on arrêtait le père du déserteur, et il était envoyé en prison jusqu'à ce qu'on retrouve le fugitif ... »[11].


On retrouve ainsi le mode opératoire du système des razzias négrières transatlantiques, le férus uncarium.

A ce régime de forçat, beaucoup de paysans africains laissèrent la santé ou même la vie. Venant après les razzias négrières, ces mauvais traitements dépeuplèrent donc un peu plus l'Afrique Noire, en éliminant physiquement une bonne partie de sa population valide. Le refuge dans des régions forestières ou montagnardes dont l'accès était difficile, s'offrait alors aux Africains comme la seule  solution d'échapper au travail forcé. Ceux qui n'entendaient pas se retrancher ainsi du monde  avaient la possibilité de s'exiler en ville, à la recherche d'un travail tout à fait hypothétique ou de partir dans les régions anglophones où n'était pas pratiqué le travail forcé.


L'exploitation coloniale agricole se faisant sous le couvert de chefs vivant en bonne intelligence avec l'administration coloniale, ceux-ci usèrent de la dictature qu’ils exerçaient sur  leurs administrés, pour les amener à s'adonner aux cultures d'exportation pour le compte des compagnies françaises, et à une modeste échelle, à leur propre profit.

L'impôt de capitation

Comme son nom l'indique, l'impôt de capitation était appliqué aux personnes. C'est-à-dire qu'il était identique pour tous, quel que fût le niveau du revenu. C’est ainsi que, sorte de taxe à la valeur ajoutée (T.V.A.) tropicale, les revenus du paysan baissaient ou augmentaient en cas de mauvaises ou de bonnes récoltes, le montant de l'impôt de capitation demeurant le même ; à moins qu'il ne fut aggravé, ce qui était souvent le cas. Pour faire face à cette pesante obligation, le paysan n'avait alors d'autre choix que d'accroître sa production.


C’est ainsi que, comme le souligne encore Jean-Marc Ela, « en 1929, le prix payé au producteur tchadien de coton était de 1 franc CFA par kilo et le montant de l'impôt de 5 à 10 francs par an. Il était donc nécessaire de produire entre 5 et 10 kilos de coton pour payer l'impôt d'un individu. En 1944 - 45, le prix d'achat du coton était passé à 2,25 francs et le montant de l'impôt à 55 francs. Il fallait produire 25 kilos de coton pour payer l'impôt. En 1960, le producteur recevait 25 francs par kilo de coton mais devait payer 1 000 francs d'impôt, soit produire 40 kilos de coton »[12]. Il apparaît donc qu'en trente ans, le prix du kilo de coton a été multiplié par vingt-cinq, alors que le taux de l'imposition fiscale quant à lui, a été multiplié par cent, au minimum.


Afin de percevoir cet impôt, l'administration avait recours aux services des chefs traditionnels, créatures bouffonnes à l’opposé des rois et empereurs africains qui, dans le système politique précolonial, tenait le rôle de garant du bien-être et de la survie de leur peuple. Sous l'administration coloniale, ces « chefs » courtiers, créatures du système des razzias négrières, s’illustrèrent en despotes au service de l'occupant comme les dictateurs africains aujourd’hui. Pour s'attacher leur fidélité, le pouvoir colonial les soudoya  en leur restituant une partie des sommes extorquées aux populations. Allant souvent au-delà du désir de leurs maîtres, ces « chefs » rançonnèrent leurs compatriotes et empocheront la totalité du trop perçu.


Déjà spoliés par le pouvoir colonial et par ses faux représentants, les paysans se verront en outre ponctionnés par les commerçants qui leur payaient à vil prix leurs produits nettement en dessous des prix officiels, pour les revendre en Occident. Par ailleurs, les instruments de pesée souvent trafiqués, n'indiquaient pas les poids réels de la production vendue par les paysans. Mais, outre les commerçants véreux, Levantins et Européens dans leur quasi majorité, les contrôleurs indigènes, dont la mission était théoriquement d'assister techniquement les paysans pour l'amélioration de leurs produits, se mirent, eux aussi, à dépouiller le monde rural du fruit de son travail.


A l’évidence donc, l'implantation et l'extension des cultures de rente en  Afrique Noire, sont venues accentuer encore très gravement la désarticulation des sociétés  africaines déjà perturbées par les razzias esclavagistes. C'est au prix de leur sang et de millions de vies humaines que les Africains auront contribué au développement et à la prospérité de l'économie occidentale, française en particulier, d'autant que l'introduction des cultures d'exploitation s'est faite très largement au détriment des cultures vivrières dont les surfaces, et partant, les quantités  produites, avaient commencé à diminuer, exposant ainsi les populations à des menaces de famine. Il ne pouvait en être autrement, étant donné que les bras valides étaient arrachés à leurs villages, pour aller travailler dans les plantations administratives, ou à la construction de routes et de chemins de fer servant à l'acheminement des produits vers les ports, pour leur exportation en Europe.


Dès lors, on aurait pu penser qu'au moment de l'accession de leurs pays à l'indépendance juridique, les « hommes politiques » africains auraient eu pour premier souci de mettre fin au pacte colonial agricole qui rivait leurs populations au système esclavagiste institué par l'Occident. Il n'en fut rien. Ainsi, à l'instar des chefs traditionnels des périodes négrière et coloniale, les nouveaux dirigeants africains mirent tout en œuvre pour continuer à satisfaire les intérêts de leurs maîtres, ils ne se contentèrent pas simplement de maintenir le statut quo antérieur, ils l'aggravèrent considérablement au contraire, comme tel ou tel forban souple d’échine voudrait le refaire actuellement en Côte d’Ivoire.


Voilà le système qui hante l’imaginaire halluciné d’un certain Attila français des temps modernes, système que doivent combattre jusqu’à son éradication, l’Afrique en particulier et le Peuple Noir en général..

1er janvier 2011


Par BWEMBA-BONG

Membre du cercle Samory (CESAM)

Groupe de Réflexion sur la Culture Africaine pour la Renaissance du Peuple Noir


[1] On peut en effet estimer à cet égard que, des travailleurs africains employés par une société française opérant en Belgique, par exemple, seraient immigrés pour la France, et seulement détachés sur la Belgique.

[2] Pierre Lyautey : L'Empire colonial français, Les Editions de France, p. 430.

[3] Michel Samuel : Le prolétariat africain noir en France,  Maspero, Paris.

[4] In Georges Berlia : Cours des grands problèmes contemporains, le tiers-monde, p. 13.

[5] L’industrie cotonnière française de 1950 à 1964, in Numéro spécial Industrie cotonnière française, juin 1964.

[6] Nous devons ces chiffres à Th. Munzen et G. Laplace : L'Afrique Recolonisée ? Cahiers du Centre d'Etudes Socialistes. N° 64 - 68. décembre 1966, p. 61 à 62.

[7] Samir Amin : Le développement inégal, de Minuit, p.123.

[8] William Top : La valeur du travail des salariés africains, in. Le travail en Afrique Noire, Présence Africaine, p. 256.

[9] J.A. Noon : Le mécanisme des bas salaires en Afrique noire in Le travail en Afrique Noire, Présence Africaine, p. 215.

[10] Jean-Marc Ela : L'Afrique des villages, Karthala, Paris, 1982.

[11] Amidou Magasa : Papa commandant a jeté son filet devant nous, Maspero, Paris, 1978, cité par Jean-Marc Ela,  op.cit., p. 30.

[12] Ibid.

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