L’UNIVERS MENTAL DE LA SOCIETE AFRICAINE POSTCOLONIALE (Critique de la politique du ventre: suite et fin)-Par JP. KAYA

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe


Jean-Pierre Kaya
 

J.P. KAYA

 

 

AVANT-PROPOS

Les Africains sont tous aujourd'hui mobilisés pour fêter les 50 ans d'indépendance de l'Afrique. Fort bien. Mais qu'y-a-t-il à fêter exactement? RIEN DU TOUT. Jetez donc un coup d'oeil au texte suivant avant de vous enflamer.



La confusion institutionnelle et normative qui caractérise «l’Etat postcolonial», est aussi la raison directe qui explique dans un tel contexte, l’impossibilité d’une idéologie de l’intérêt général. A l’instar de la société coloniale, les acteurs politiques et les fonctionnaires, sont placés dans une situation psychologique, où tous les excès leurs sont permis. L’idéologie de la politique du ventre qui en résulte et dont nous avons indiquée la genèse ci-dessus(Voir notre texte: (Critique de la politique africaine), voir aussi notre ouvrage (Repenser la crise africaine) signifie littéralement: «faculté de manger». C'est-à-dire d’engloutir autant que possible, aussi vite que possible, et par tous les moyens, le maximum de ressources nationales contrôlées par l’Etat. Notons que, dans la mesure où l’Etat concentre entre ses mains la totalité des ressources de la nation, et qu’il est, en même temps le plus grand employeur, par l’intermédiaire de sa pléthorique administration, la mentalité de ses fonctionnaires: «la politique du ventre», a fini inexorablement par imprégner l’ensemble de la formation sociale, procédant ainsi, à une déresponsabilisation généralisée et systématique de tous les citoyens.

Nous avons créé le concept de «ventripotent», pour qualifier l’individu et définir la mentalité et le comportement qui le caractérisent en tant qu’adepte de la politique du ventre. Un «ventripotent», est un Homme gros et gras, sur le plan moral. Caractéristique qui ne se superpose pas nécessairement à son aspect physique. Sauf cas de corrélation linéaire.


La sphère politico-administrative de la société postcoloniale nous apparaît ainsi comme un vaste marécage où grouillent et grenouillent des ventripotents de toute sorte et de toute taille. Nous savons que s’ils occupent des postes clés dans l’administration, c’est uniquement par le fait de la logique interne de l’Etat postcolonial: la promotion des médiocres. Donc leur présence à ces postes, les rend pleinement complices de la misère qui accable l’immense majorité de la population, qui elle, n’a pas accès au marécage, et ne participe donc pas à la redistribution obscure et illicite des ressources de la nation. De fait l’occupation essentielle des ventripotents est le parasitage de toutes les actions où l’Etat mobilise notamment les ressources financières. Il s’agit par exemple des politiques publiques, de l’aide d’urgence aux populations sinistrées, de la construction des infrastructures, de la conclusion des marchés tant au niveau national, qu’au niveau international etc.…

Ces actions donnent lieu à une activité très spéciale: le prélèvement des pourcentages. Les ventripotents sont ainsi passés maîtres dans l’art de manipuler les procédures administratives et financières afin de dégager le maximum de marge financière à leur bénéfice et au détriment de l’Etat. A l’arrivée, un projet qui théoriquement paraissait ambitieux sur le papier, ne donnera sur le terrain que de très médiocres résultats. Les infrastructures par exemple qui résultent de ces projets, sont réalisées avec un minimum de moyens et de mauvais matériaux.

Ainsi les routes construites sont d’une largeur ridicule et se détériorent au bout d’un bref usage, les immeubles sont informes, inesthétiques et souvent sans équipements adéquats. L’urbanisation des villes, se réduit à tracer l’emplacement des rues dans des zones à construire, aucun équipement ne vient compléter cette initiative: ni l’électrification, ni la distribution d’eau, sans parler des égouts. Rien n’est fait comme il faut. Tout respire la médiocrité. On comprend maintenant pourquoi: tous les projets sont financièrement parasités en amont.

Ce parasitisme institutionnel, se pratique de préférence en groupe, parce que le groupe offre la sécurité du grand nombre(1). Il s’exerce autour d’une ou de quelques personnalités influentes qui contrôlent un réseau. Les groupes et les réseaux se partagent méthodiquement et dans l’intérêt réciproque bien compris les grands départements de l’Etat. Nous avons déjà montré que l’accès à ces réseaux, ne prenait même plus l’apparence d’un recrutement. Il s’agit désormais, en réalité d’une véritable cooptation, qui s’opère sur des critères discriminatoires, permettant de préserver et de pérenniser les intérêts particuliers des membres du groupe. Ces groupes ayant pour objectif de durer et de préserver leur position, ne peuvent accepter en leur sein un cadre honnête, patriote et réformateur. Tous les postulants à un réseau, choissent automatiquement le silence qui est ici la marque de la loyauté. La moindre trahison se sanctionne par le déploiement d’une violence multiforme qui a pour but de briser et de détruire le membre récalcitrant.

C’est pourquoi les ventripotents préfèrent souvent la collaboration des spécialistes étrangers, sans conséquences pour eux. D’abord parce qu’ils possèdent une compétence dans la compréhension des mécanismes financiers notamment au niveau international, puis dans le montage de projets et marchés généralement farfelus, qui n’ajoutent qu’à la confusion générale. Ces collaborateurs étrangers, finissent par former de véritables grappes de parasites autour des administrations ministérielles, gouvernementales et présidentielles africaines. Leurs arrière-pensées, ne sont pas difficiles à décoder. Ils souhaitent eux aussi accéder à un pourcentage du pourcentage.

La mentalité des ventripotents est ainsi parvenue à occuper et à corrompre la totalité du champ idéologique de la société postcoloniale.

Le savoir traditionnel des féticheurs eux-mêmes, est désormais orienté et utilisé par eux uniquement dans le but de multiplier la capacité de nuisance des individus, afin qu’ils puissent accéder à un réseau, ou qu’ils puissent gravir les échelons de la hiérarchie pour accéder à un poste plus important, par la terreur mystique.

Au sein même des réseaux, règne donc une compétition sans règle, qui débouche sur une forte violence mentale. Les assassinats politiques, en Afrique trouvent généralement leur explication dans ces luttes obscures et les changements sans fin d’alliances qui en résultent. On assiste aussi au sein des groupes et réseaux, à un véritable engouement pour les sociétés secrètes, généralement importées d’Occident, où l’on signe des pactes secrets , qui renforcent dans le domaine symbolique, la complicité qui règne sur le plan social. Par effet de démonstration, chaque citoyen de la société postcoloniale devient ainsi potentiellement un ventripotent. On peut imaginer que s’il accède à son tour à une haute fonction sociale, il n’aurait pas le choix, son comportement sera le même. Car l’idéologie du système exercera sur lui une coercition à laquelle il n’aura aucun moyen de se dérober.

Enfin posons la question de savoir, que font les ventripotents de cette fortune illicite qu’ils accumulent sur le dos de l’Etat? Rien de bien nouveau sous le soleil!


Conscients de l’instabilité politique qui règne dans la société postcoloniale, et donc de l’incertitude de leur propre sort, non seulement ils sont astreints à manger le plus vite possible, mais ils savent aussi qu’ils doivent mettre une grande partie de leur fortune à l’abri, dans des paradis fiscaux, ou simplement dans des banques occidentales pour en vivre des intérêts. Sur place en Afrique, ils se livrent à des activités les plus reposantes qui soient, convenant à leurs facultés mentales défaillantes: la spéculation foncière et commerciale. On ne rencontre jamais un ventripotent digne de ce nom se lançant dans l’industrie pour devenir un véritable entrepreneur. Cela lui coûterait trop d’efforts. Car son mode de vie l’a trop habitué à la facilité et à la médiocrité(2). Aussi passe t-il le plus clair de son temps, à «mener la grande vie», en entretenant de nombreuses maîtresses, en plus de ses quelques épouses légitimes. Il devient rapidement le centre d’une populeuse «smala», et tombe ainsi définitivement dans l’inefficacité personnelle et dans une médiocrité intellectuelle sans fond.


Comment les autres peuples du monde jugent-ils l’Afrique postcoloniale à travers cet univers mental?


D’après Axelle KABOU (3), en prenant simplement l’exemple des pays occidentaux, si l’on décode l’impensé véhiculé dans les romans policiers, la littérature populaire, les articles de presse, les reportages et les documents de télévision, et ce sans parler de la littérature africaniste elle-même, la communauté africaine contemporaine apparaît comme une immense bande de Nègres faméliques, maladifs, mais insouciants, aux mœurs décadentes, se complaisant dans la violence. Les caractéristiques les plus récurrentes du Nègre, les plus complaisamment répétées, sont alors: la lubricité, l’incompétence, l’inefficacité, l’improductivité, l’irresponsabilité; bref la médiocrité.

Une telle attitude renforce les préjugés déjà anciens sur les Africains, «exprimés scientifiquement» par HEGEL, GOBINEAU, LEVY-BRHUL etc. …


Le seul domaine pense-ton où le Nègre sait donner le meilleur de lui-même, serait le fait de jouer au Nègre. C'est-à-dire, amuser la galerie, en se donnant en spectacle: en courant aussi vite que possible, mais après rien, en donnant libre cours aux instincts les plus primitifs de violence sur un ring de boxe, ou en frappant furieusement sur un tambour comme des échappés d’asile, pour se tortiller du croupion.

La société postcoloniale, incapable d’être une société productive, devient ainsi une société de danseurs et de chanteurs, fondée uniquement sur la recherche du plaisir. Mais aucune civilisation ne peut se fonder entièrement sur le principe du plaisir. Du point de vue psychologique, ce principe est lié à la mort(4). Les civilisations qui l’ont adopté, se sont effondrées très vite. Pour qu’une civilisation fonctionne et dure, une hiérarchie doit être respectée entre le travail et le plaisir.

Or la société postcoloniale développe chez ses membres la déresponsabilisation comme trait de caractère fondamental de la psychologie sociale. Ainsi au lieu de la propension à travailler, à entreprendre, à innover, nous assistons impuissants à l’avènement d’une civilisation africaine postcoloniale fondée sur l’abus des plaisirs, sur une mentalité consumériste pathologique: «le boire et le manger», sur le parasitisme, la facilité et finalement la médiocrité. Autant d’handicaps, qui détruisent le potentiel vital.

S’il est hors de question de répudier les qualités sportives ou musiciennes des Africains, nous espérons que dans l’avenir ces capacités se nourriront de la mentalité pharaonique, pour participer à l’épanouissement totale de l’Africain nouveau, dans le cadre de la Renaissance Africaine.

Au total, la situation globale dans laquelle se trouve la communauté africaine à la période postcoloniale, renforce le mépris dont les Africains sont victimes depuis des siècles, développe le racisme et l’exclusion qui frappent les immigrés africains dans le monde. Ces attitudes que les autres peuples affichent contre les Africains trouvent leur traduction sur le plan de la coopération internationale. Elles sont à ce niveau traduit par un concept anglo-saxon: «the business continuity». Il s’agit d’une démarche cynique qui eut égard à la médiocrité qui règne en Afrique, impose de veiller uniquement aux intérêts financiers et économiques, sans se préoccuper des problèmes sociaux, des guerres et des conflits ethniques. Du côté francophone, cette attitude trouve son équivalent dans le concept d’«afropessimisme».

Que faire de la société postcoloniale?


Du point de vue de la théorie sociologique, il serait impropre de lui reconnaître la qualité de société. Car la société postcoloniale possède toutes les caractéristiques d’une société malade. Cette société prive l’Homme de ses aspirations fondamentales: la liberté, la santé, l’éducation, et l’épanouissement: social, professionnel, intellectuel, moral et spirituel. Elle confisque à l’Homme Noir sa dignité. Enfin sa logique interne, fondée sur l’arbitraire, le despotisme, la violence et la prédation des ressources de la nation, s’oppose au développement des sociétés africaines. La société postcoloniale réduit les citoyens africains à l’incertitude, en entretenant un climat de violence endémique, elle les déresponsabilise en profondeur, en corrompant ses propres élites, et en répandant l’idéologie de la politique du ventre. Elle rend ainsi ses propres citoyens improductifs, en les handicapant mentalement et physiquement.

La société postcoloniale est bien une société malade, victime d’un retour puissant du refoulé de la communauté africaine. Elle est la preuve directe de la crise de la personnalité africaine. A l’instar de la société coloniale, elle ne possède aucune visibilité: ni historique, ni normative. Au sein de la société postcoloniale, les Africains ne parviendront jamais à s’accomplir. Car ils sont diminués par toutes les aberrations qui les accablent.



En définitive, parce que sa logique interne, ainsi que son idéologie lui imposent une unique voie à suivre: le pillage et la prédation des ressources de la nation, au bénéfice d’une infime faction qui domine politiquement, parce que, pour se livrer à cette activité illicite la faction au pouvoir est obligée de corrompre et de transformer les élites et les cadres de l’administration en citoyens médiocres et irresponsables, il nous apparaît clairement, que la société postcoloniale n’est pas réformable.

Si par miracle, elle se débarrasse de sa logique prédatrice, elle cesse d’être elle-même, or cela n’est pas envisageable, car la volonté des dirigeants africains actuels de s’accrocher au pouvoir par tous les moyens, à travers une mascarade de démocratie, le prouve. Mais tant qu’elle demeure elle-même, elle s’opposera volontairement ou non au développement des sociétés africaines et à l’épanouissement des citoyens africains. Dès lors, aucun doute, n’est plus toléré, la seule réponse logique et plausible qui s’impose face à cette société malade, est la rupture définitive, irrévocable et sans regrets. Il est évident que, cette rupture ne peut être obtenue que par une démarche révolutionnaire, méthodiquement et théoriquement pensée d’avance.

La société postcoloniale en effet s’attire fatalement contre elle même des mobilisations de type révolutionnaire en refusant au peuple de satisfaire son besoin légitime de participation politique dans la transparence, en le maintenant perpétuellement dans la terreur, la misère et dans toutes les carences. Une telle attitude, met fin au pacte social. Les citoyens sont désormais libres de réclamer la souveraineté nationale dont-ils sont les véritables dépositaires, afin de la mettre en œuvre autrement.
Ainsi face à l’exploitation interne et externe dont-il est victime, le peuple africain est réduit à vivre d’expédients économiques. Ce peuple à qui on a longtemps confisqué sa liberté, sa dignité et toute possibilité d’épanouissement, doit se lever maintenant pour changer le cours de son destin et mettre en œuvre: «la Renaissance Africaine».


MAO ZE DONG a dit: «Lorsque les idées justes s’emparent des masses populaires,
Elles se transforment en puissances révolutionnaires».






JP. KAYA


VIE, FORCE et SANTE


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