La folle journée de Marie NDiaye, prix Goncourt 2009 Par Marianne Payot

Publié le par Munsa Mâga

Une femme puissante: Marie Ndiaye

Par Marianne Payot,

 


Marie NDiaye et Giscard en tête, Benchetrit rétrogradé et le Cercle des Amateurs d'épluchures de patates en bonne place

La surprise de la semaine

C'est, incontestablement, la résistance, plus que vigoureuse, de Marie Ndiaye. Avec ses Trois femmes puissantes, publié chez Gallimard, la romancière tient le haut du pavé. Une performance pour la discrète et - nouvelle - citoyenne berlinoise qui, depuis son prix Femina, en 2001, pour Rosie Carpe, n'avait jamais été à pareille fête. Un placement réjouissant vu la qualité et l'exigence littéraire de son roman en trois temps.

L'entrée de la semaine

Un ancien président de la République dans le palmarès des romans ? Eh oui, la romance imaginée par Valéry Giscard d'Estaing sur les amours entre un président français et une princesse britannique (La Princesse et le président, de Fallois) rentre directement dans notre palmarès trois jours seulement après sa sortie et avec 4 000 exemplaires vendus. Brocardé par la presse d'outre-Manche, qui s'amuse de la prétention française en matière de séduction et critiqué assez vertement par les journalistes français (autant politiques que littéraires), le roman de VGE semble séduire le grand public. Pour combien de temps ? That is the question...

 

Marie NDiaye - Afrique et Occident


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par Marie NDiaye - Gallimard

La valeur n'attend pas le nombre des années, prétend le proverbe. Marie NDiaye l'a sans doute prouvé mieux que quiconque en entrant en littérature dès l'âge de dix-sept ans. Quant au riche avenir, son premier roman, fut imprimé par les Editions de Minuit en 1985. La native de Pithiviers entamait de belle manière l'une des oeuvres les plus saisissantes de la littérature française contemporaine. Marie NDiaye mit la barre au plus haut en publiant des romans - dont le remarquable Rosie Carpe (2000, repris dans la collection Double de Minuit) récompensé par le prix Femina, ou l'inquiétant Mon coeur à l'étroit (Folio) qui marqua son arrivée sous la couverture blanche des éditions Gallimard -, des nouvelles (Tous mes amis, Minuit 2004), du théâtre (Hilda et Papa doit manger, deux textes inscrits au répertoire de la Comédie-Française), et même quelques livres pour enfants (notamment Le paradis de Prunelle illustré par Pierre Mornet chez Albin Michel Jeunesse).

Désormais établie à Berlin, après des escales en Normandie et dans le Bordelais, avec son mari l'écrivain Jean-Yves Cendrey et leurs trois enfants, l'écrivain nous revient en cette rentrée avec l'un de ses meilleurs crus, Trois femmes puissantes. Un sidérant roman en trois chapitres tous clos par un «contrepoint».

Ces trois histoires sont finement reliées entre elles. La première s'attache aux pas de Norah, une avocate de trente-huit ans «au coeur ardent et vulnérable». Norah a une fille de sept ans et un compagnon qu'elle a laissés derrière elle pour se rendre auprès de son père en Afrique. Papa s'est jadis occupé d'un village de vacances à Dara Salam mais sa situation actuelle n'est guère brillante. N'est pas non plus très brillante celle du frère de Norah, Sony. Il va mal: un démon s'est installé dans son ventre et ne l'a plus quitté... La deuxième histoire met en scène un certain Rudy Descas. Cet ex-professeur de lettres dans un lycée de Dakar est rentré la tête basse s'installer dans sa Gironde natale avec Fanta, sa «femme venue de loin», qui enseignait la littérature à Colobane où elle préparait au bac des enfants de diplomates et d'entrepreneurs fortunés. Déclassé, Rudy, dont le père Abel a habité Dara Salam, travaille désormais pour un marchand de cuisines rustiques et semble être sur le point de sombrer dans le gouffre. Au troisième chapitre, on découvrira le destin de Khady Demba. La pauvre a été obligée de s'installer dans la famille de son mari après la mort de celui-ci. Malmenés par l'existence, les différents personnages de Marie NDiaye luttent contre le courant et l'adversité avec plus ou moins de réussite. Grand livre sur l'identité et le poids de la famille, Trois femmes puissantes distille tout au long des récits un malaise plus que palpable. Marie NDiaye en a entamé la rédaction juste avant son départ pour Berlin. Elle pensait d'abord ne développer qu'une seule des trois histoires, celle de Norah. «Et puis, cela ne m'a pas satisfaite, dit-elle, j'avais l'impression de retomber dans des choses que j'avais déjà écrites, de me ressembler trop. J'ai donc eu envie de présenter successivement trois histoires dont j'aurais pu, de chacune, faire un roman.»

L'auteur d'Autoportrait en vert (Folio) reconnaît qu'il y a là une vraie continuité dans son travail mais précise qu'elle s'est «attachée à une certaine simplicité d'abord, d'approche», en essayant de ne céder en rien à ses exigences. Elle dit encore ceci: «J'ai voulu, aussi, écrire un livre joyeux, c'est ainsi que je le vois.» Ironique, Marie NDiaye?

A l'en croire, les deux premières fins, que nous nous garderons bien d'éventer, sont «optimistes». Quant à la troisième, elle ne la juge pas sombre puisque Khady atteint une certaine «gloire»... Une chose est sûre: ses Trois femmes puissantes vous laisseront sonné et vous marqueront durablement.


Le sacre de Marie

Par Marie Alstadt (Lire), publié le 01/02/2003


Depuis plus d'un an, elle habite dans un petit bourg près de Bordeaux avec son mari, écrivain lui aussi, et ses trois enfants. D'habitude si sobre dans ses réponses, voilà qu'elle rayonne à cette évocation: du soleil presque toute l'année, la grande maison et le jardin où gambadent les enfants, les amis chers installés non loin de là, le silence de la campagne et le temps qui s'écoule paisiblement. Pour Marie NDiaye, la vraie vie est ailleurs. C'est-à-dire à trois heures de Paris, où elle n'a pas remis les pieds depuis un an. Alors ce ne sont pas les dorures de la prestigieuse Comédie-Française dont elle foule les escaliers de marbre pour la première fois qui vont lui tourner la tête. La reconnaissance a beau s'acharner sur elle, Marie NDiaye ne se départ pas de sa coutumière équanimité.

Ce n'est pas le cas des personnages de Papa doit manger qui se débattent comme ils peuvent avec leurs problèmes de cœur et d'argent. Ecrite en 1999, cette pièce, commande initiale de Radio-France, s'intitulait Un amour déraisonnable. Titre qu'aujourd'hui Marie NDiaye trouve un peu «vieillot» et trop axé sur l'amour que Maman porte à Papa. Car, ici, la mère s'appelle Maman, et le père, Papa, même s'il n'en a rien à faire de son rôle paternel.

N'empêche, c'est lui, le personnage haut en couleur de cette pièce, à la peau «d'un noir ultime, insurpassable» et que Maman, quand bien même a-t-il disparu pendant dix ans sans donner signe de vie, n'a jamais pu se retenir d'adorer. Quant à leur progéniture, Mina et Ami, en aura-t-elle jamais fini de payer l'insouciance de Papa. Un papa franchement roublard mais ne manquant pas de panache. Et qui revient... Pour compliquer les choses, il va falloir compter avec Zelner, le compagnon de Maman qui ressemble à Papa comme le jour à la nuit...

Tous ces personnages, avec leurs mots simples, sont enferrés dans leurs détresses et tendresses. Pourtant, les situations les plus violentes dans lesquelles ils se retrouvent prennent une tonalité adoucie sous la plume de Marie NDiaye qui pose sur les pires cruautés de son petit monde un regard d'indulgence. Un univers qu'avec sa modestie elle livre entièrement à l'initiative créatrice du metteur en scène André Engel; la preuve: dans Papa doit manger il n'y a pas trace de didascalie.


Entretien : Marie NDiaye

Par Myriam Boutoulle (Lire), publié le 01/11/2003


Le paradis est infernal

Auteur de sept romans, parmi lesquels Rosie Carpe (Prix Femina) et de deux pièces de théâtre, Marie NDiaye entre aujourd'hui dans un nouveau territoire. La littérature jeunesse avec Les paradis de Prunelle (Albin Michel).

Qu'est-ce qui a vous a décidée à aborder la littérature jeunesse? L'avez-vous fait à l'intention de vos enfants?

Marie NDiaye. Non, je n'ai pas écrit de livres pour enfants à l'intention de mes enfants: je n'ai pas l'impression d'écrire des textes pour «la jeunesse» mais plutôt des sortes de fables ou de paraboles que j'espère pouvoir être lues par des adultes également, dans une langue plus simple que celle de mes romans.

Quels sont ces paradis que vous évoquez dans Les paradis de Prunelle? Le coma? L'espace entre la vie et la mort? Le territoire imaginaire des enfants?

M.N. L'espace entre la vie et la mort, parcouru par l'imagination quand on n'est plus tout à fait de ce monde, mais qu'on reviendra, et qui est aussi bien le territoire du rêve.

Vous disiez dans un entretien à Lire, en 2001, que vous aimiez que l'impression de vos livres «relève de l'étrangeté». Etait-ce votre but dans ce livre?

M.N. Egalement, oui, sans implication du fantastique.

Dans le roman, Odilon dit: «C'est parce qu'elle a visité tous les paradis et qu'une partie d'elle-même est restée dans l'un de ces endroits.» En tant que métisse, vous sentez-vous écartelée entre deux cultures? Ou avez- vous le sentiment, comme Prunelle, d'être parfois étrangère à vous-même?

M.N. Certainement pas en tant que métisse, car il se trouve que je n'ai pas deux cultures - je n'ai pas, d'ailleurs, cette chance d'avoir deux cultures. Etranger à soi-même, on l'éprouve tous occasionnellement, non? Au réveil, au sortir d'un évanouissement, d'une lecture envahissante, après certains films, etc.

Préférez-vous le réel avec ses aléas à un paradis auquel il «manque toujours quelque chose»? Faut-il qu'il y ait toujours «quelque chose à apprendre et à savoir»?

M.N. Prunelle comprend simplement que le paradis est infernal, puisque le bien ne signifie rien et ne se savoure pas s'il n'y a pas même l'ombre d'un mal possible.

Pensez-vous, comme Odilon, que les enfants savent beaucoup plus de choses que leurs «pauvres parents»?

M.N. Oui et non. Il me semble que si, adulte, on garde un souvenir tenace de la manière dont on voyait les choses enfant, alors on en sait beaucoup plus que les enfants. Car on sait une grande partie du reste, tout ce qu'ils ne savent pas encore.

Là aussi vous explorez les relations au sein d'une famille. La famille est-elle un motif sur lequel vous travaillez dans votre œuvre?

M.N. Oui, c'est un terrain de découvertes infinies.

Quels sont pour vous les auteurs de littérature jeunesse qui ont le génie de se mettre dans la peau des enfants qu'ils décrivent?

M.N. Le merveilleux Claude Ponti





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