La Nubie et l'Egypte anciennes dans leur contexte naturel Négro-Africain (1/2)

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

LA NUBIE ET L'EGYPTE ANCIENNES


DANS LEUR CONTEXTE NATUREL NEGRO-AFRICAIN

 

Les directions de recherches tracées, explorées, défrichées par Cheikh Anta DIOP dans Nations nègres et Cultures ainsi que dans ses écrits postérieurs sont nombreuses : l'origine africaine de l'humanité, l'étendue du substratum nègre de l'humanité en dehors du continent africain, l'origine noire de la civilisation égypto-nubienne, l'antériorité de la Nubie sur l'Egypte, l'origine du monde sémitique, l'identification des grands courants migratoires et la formation des ethnies africaines, la parenté linguistique entre l'Egypte et l'Afrique noire, l'ancienneté de l'âge du fer en Afrique, l'apport de la pensée africaine à la civilisation occidentale dans les domaines des sciences, des arts et des lettres, la formation des états africains après le déclin de l'Egypte, et la continuité du lien historico-culturel jusqu'à l'aube des temps modernes, le développement des langues africaines, etc.

S'agissant de l'étude de l'Egypte pharaonique et de son appartenance à l'univers négro-africain, il écrit :

"Partant de l'idée que l'Egypte ancienne fait partie de l'univers nègre, il fallait la vérifier dans tous Ies domaines possibles, racial ou anthropologique, linguistique, sociologique, philosophique, historique, etc. Si l'idée de départ est exacte, l'étude de chacun de ces différents domaines doit conduire à la sphère correspondante de l'univers nègre africain. L'ensemble de ces conclusions formera un faisceau de faits concordants qui éliminent le cas fortuit. C'est en cela que réside la preuve de notre hypothèse de départ. Une méthode différente n'aurait conduit qu'à une vérification partielle qui ne prouverait rien. Il fallait être exhaustif" (Cheikh Anta DIOP, Antériorité des civilisations nègres  mythe ou vérité historique ?, Paris, Présence Africaine, 1967, p. 275).

L'approche pluridisciplinaire constitue l'une des caractéristiques de la méthode de recherche  de Cheikh Anta DIOP qui, recourt, chaque fois que cela est possible, aux sciences exactes (méthodes de datations, analyses chimiques, etc.) pour contribuer à répondre aux multiples interrogations de l'histoire, plutôt que de s'épuiser en vaines polémiques.

Le colloque d'égyptologie du Caire, organisé par l'UNESCO en 1974, marque une étape capitale dans l'historiographie africaine, c'est-à-dire dans le travail d'écriture de l'histoire africaine. Pour la première fois des experts africains ont confronté, dans le domaine de l'égyptologie, les résultats de leurs recherches avec ceux de leurs homologues des autres pays, sous l'égide de l'UNESCO.

Les participants ont été frappés par la méthodologie de recherche pluridisciplinaire introduite par Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga dans le domaine de l'égyptologie. Les recommandations du colloque reflètent la solidité de l'argumentation présentée par les deux Africains au cours des exposés et des débats et traduisent l'avancée scientifique décisive qui en dcoule. Il a été clairement reconnu que pour la langue et sur le plan culturel en général, l'Egypte pharaonique appartient à l'univers négro-africain. En particulier, l'égyptologue Serge Sauneron (décédé accidentellement quelques années après le colloque du Caire), spécialiste de la langue égyptienne, grammairien, initiateur de la réédition de l'imposant Catalogue de la fonte hiéroglyphique de l'imprimerie de l'Institut Français d'Archéologie Orientale (IFAO), reconnaît que l'égyptien ancien n'est pas apparenté aux langues sémitiques. Il souligne, se ralliant à leur méthode de recherche, tout l'intérêt des travaux de comparaison linguistique présentés par Théophile Obenga et Cheikh Anta Diop.La légitimité scientifique de rechercher systématiquement les liens, quels qu'ils soient, entre l'Egypte ancienne et le reste de l'Afrique noire a été acquise au plan international.Le fait que l'Egypte ancienne soit traitée dans le cadre de l'Histoire générale de l'Afrique et la rédaction par Cheikh Anta Diop dans le Volume II du chapitre I intitulé "L'origine des anciens Egyptiens", constituent deux exemples des retomb�es directes du colloque d'égyptologie du Caire.

 

                                                    

Actes du colloque d'égyptologie du Caire publiés par l'UNESCO - Volume II de l'Histoire Générale de l'Afrique

 

Il ne saurait être question d'exposer, ici, toute l'argumentation technique multidisciplinaire développée par Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga pour démontrer que l'Egypte pharaonique est négro-africaine tant sur le plan culturel que sur le plan ethnique. Il convient simplement de rappeler, très succinctement, avec quelques exemples illustratifs, la nature de cette argumentation déclinée, ici, selon quatre registres : culturel, sociologique, anthropologique et historique.

 

. A. Les arguments d'ordre culturel, incluent la culture matérielle et résultent des études comparatives entre l'Egypte ancienne et l'Afrique subsaharienne en particulier dans les domaines de :

 

.A.1. La linguistique où sont comparées les langues négro-africaines modernes et la langue égyptienne (pharaonique et copte) :

 

-  au plan de la grammaire (morphologie et syntaxe) :

. Exemples de la conjugaison en égyptien ancien, en copte et en walaf (ou wolof une des langues du Sénégal)

[C. A. Diop, Parenté génétique de l'égyptien pharaonique et des langues négro-africaines , Dakar-Abidjan, IFAN/NEA, 1977, p.34] :

 . Exemples de syntagmes :

Exemple 1 [C. A. Diop, Parenté génétique de l'égyptien pharaonique et des langues négro-africaines , Dakar-Abidjan, IFAN/NEA, 1977, p.] :

 

 

 

Rappel :

--> Le valaf ou walaf ou wolof : langue du Sénégal.

--> Le duala : langue du Cameroun

 

- du vocabulaire (lexicologie),

 

    . Exemple du mot "nom" :

 

 

- des correspondances phonétiques.

 

Exemples : correspondances     p (égyptien ancien) ---> b walaf (wolof)

                                               t (égyptien ancien) ---> t walaf (wolof)

 

 

Autres exemples de correspondances phonétiques entre l'égyptien ancien et le walaf (wolof) :

 

 

. A.2. L'architecture qui s'intéresse aux monuments érigés dans l'ancienne Egypte, en Nubie, en l'Ethiopie, au Mali, au Zimbabwe, ...

 

                                                                                      

                    Pyramide à degré de Medoum - Egypte                           Tombeau de Askia, Mali

 

. A.3. L'artisanat qui offre au chercheur de multiples objets de la vie quotidienne : appuis-têtes, peignes, vêtements tissés, sandales, balais, calebasses décorées, ...

 

 

Egypte : récipient 4ème millénaire avant J.-C. (période de nagada)        Calebasse : Afrique subsaharienne actuelle                            

 

 

             

Appuis-têtes : Egypte à gauche, Mali à droite. Voir en particulier Aboubacry Moussa LAM

 

.A.4.  Les sceptres et les bâtons, in ANKH, n°3, juin 1994, pp.115-131.

 

.A.5.  Les coiffures, in ANKH, n°4/5, 1995-1996, pp.122-137.

   

      Le pharaon Iuput II (vers 754 - 720 av. J.-C.)                                                                           Coiffe d'un pharaon VII-VIème siècle av. J.-C.

 

 

                                                                                                               Un TutsiRamsès II (1279-1212 av. J.-C.)       Ramsès II (1279-1212 av. J.-C.)                                                              

 

 

                                                                   Un Tutsi

Les ronds figurant sur les coiffes royales (khepresh) pharaoniques sont la stylisation des cheveux crépus.

 

L'usage des tresses est trait typique de la culture africaine de l'antiquité à nos jours :

          

 

Tresses en Egypte ancienne et en Afrique contemporaine. A gauche la statue de la reine Ahmès Néfertari, à à droite femme égyptienne au Nouvel Empire       

 

 

                                             

 

(a)                                                                                               (b)

(a) Peigne en ivoire de l�Horus Djet, Egypte, 1ère dynastie, vers 3200 avant notre ère, provenant de la nécropole royale d'Abydos. Musée égyptien du Caire.

(b) Peigne (cisakulu), bois, h. 17,5 cm. Peuple Chokwe ou Lunda, République démocratique du Congo. Source : Roy Sieber, Out of Africa : Sub-Saharan Traditional Arts, Dayton, Ohio, The Dayton Art Institute, USA. Collection Irvin G. Bieser, Jr.

 

.A.6. Les instruments de musique, telles les harpes que l'on retrouve en Egypte et en Afrique centrale.

 

 

 

  

            Instruments de musique en Egypte ancienne. Sur la droite, une harpe.                                                              Harpe d'Afrique centrale (Gabon) 

.

 

 

A.7. La technologie illustrée par les techniques métallurgiques qui permettent de recueillir et fondre les métaux afin de fabriquer des outils et objets divers. Les outils eux-mêmes, comme la houe, sont aussi étudiés (conception, type d'utilisation, sens symbolique associé, termes les désignant) comparativement dans la Vallée du Nil et en Afrique de l'Ouest.

 

                                                                                  

Houes égyptiennes (mr) (photo 1, 2 & 3)

Houes d'Afrique occidentale (photo 4)

  

 

.A.7. L'écriture. l'Afrique noire contemporaine a conservé des systèmes d'écritures de type hiéroglyphique : écritures Vaé, Bamoun, Nsibidi, etc., qui sont rapprochés de l'écriture hiéroglyphique égyptienne.

 

Exemples d'écritures africaines autres que l'écriture égyptienne et le méroétique : écritures Vaé, Bamoun, Nsibidi,

(cf. C.A. Diop, L'Afrique noire précoloniale, Paris, Présence Africaine, 1960.)

 

.A.8. L'art où sont appréhendées à la fois les sculptures des artistes de l'Egypte pharaonique, du Bénin, du Nigéria, du pays Massaé, du Zimbabwe ...

 

L'artiste noir africain, depuis la préhistoire (examiner, en particulier, les peintures rupestres du Sahara et d'Afrique australe) jusqu'à nos jours, utilise les couleurs noire, brune, rouge sombre, ocre et jaune pour représenter les individus de sa communauté. Les quelques références qui suivent permettent de comparer, en particulier, la peinture égyptienne avec celle du reste du continent :

 

 

(Cf. Richard E. LEAKEY, La naissance de l'homme, Paris, éditions du Fanal, 1981, p. 164 ; Henri LHOTE, A la découverte des fresques du Tassili, Paris, Arthaud, 1958 ; Henri LHOTE, Vers d'autres Tassilis à Nouvelles découvertes au Sahara, Paris, Arthaud, 1976 ; Michel LEIRIS, Jacqueline DELANGE, Afrique noire à La création plastique, Paris, Gallimard, Coll. L'Univers des Formes, 1967, pp. 254-268 ; Jean LECLANT (sous la direction de), Le temps des Pyramides à De la Préhistoire aux Hyksos (1560 av. J. C.), Paris, Gallimard, Coll. L'Univers des Formes, 1978, pp. 204-217, 291 ; La peinture égyptienne, Paris, Skira/Flammarion, 1978 ; Fresques des races humaines du Tombeau de Ramsès III, 12e siècle av. J.C. : voir la planche n° 48 (Ergenzungsband) du Denkmbler aus Aegypten und Aethiopien de K. R. LEPSIUS, reproduite en couverture de la troisième édition de Nations nègres et Culture de Cheikh Anta DIOP, et Ferran INIESTA, Antiguo Egipto à La nacion negra, Barcelona, Senda�, 1989, planches X et XI ; Cheikh Anta DIOP, Antériorité des civilisations nègres à mythe ou vérité historique ?, op. cit., 1967, planches I à LXVIII ; Paula BEN-AMOS, L'art du Bénin, Paris, Rive Gauche Production, 1979, p. 48 ; Emmanuel ANATI, Les origines de l'Art et la formation de l'esprit humain, Paris, préface de Yves COPPENS, traduit de l'italien par Diane MENART, Albin Michel, 1989 ; Timothy KENDALL, Kingdom of Kush, in National Geographic, "Into the tombs of Kings and Queens", pp. 112-113 ; Henri de SAINT-BLANQUAT, "Les Bushmen racontent l'art de leurs anc�tres", in Sciences & Avenir, n� 531, mai 1991, pp. 95-99 ; Set setal à Des murs qui parlent à Une nouvelle culture urbaine à Dakar, Dakar, ENDA, 1991).

. etc.

 

 

.B. Les arguments d'ordre sociologique mettent en évidence des traits communs aux sociétés de l'Egypte ancienne et de l'Afrique subsaharienne. Elles concernent en particulier :

.

B.1. Le matriarcat qui caractérise une société organisée autour de la femme  (cf. ANKH n°4/5 et ANKH n°14/15).

 

                                     

 

Nebsen et Nebet égypte pharaonique, XVIIIe dynastie, 1370 av. J.-C. Brooklyn Museum (photo de gauche)                    Couple, Congo/Gabon, Musée Dapper, Paris (photo de droite).

 

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