La Tunisie n’est ni l’Algérie, ni le Maroc ni l’Iran-par Benjamin Stora

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

22 janvier 2011, 07:24

Benjamin Stora - Carte blanche | Vendredi 21 Janvier 2011 à 15:01 |

 

Cette semaine, Marianne laisse carte blanche à Benjamin Stora*, pour qui il faut se garder de rapprocher la révolution tunisienne de soulèvements antérieurs. Elle présente des singularités qui en font un cas unique. A partir de là, l’avenir reste ouvert à l’imprévisible.

 

 Le divorce avec le clan au pouvoir était politique mais aussi, plus profondément, culturel. 

 

Un printemps démocratique anticipé traverse le Maghreb. Je ne suis pas sûr pour autant qu’il faille le qualifier de « révolution du jasmin ». Tout l’enjeu est de ne pas se tromper sur la nature de ce changement de régime. La singularité de cette histoire tunisienne, c’est d’abord qu’un consensus s’est soudain réalisé dans la société tunisienne contre un clan

familial usurpateur, concentrant entre ses mains les richesses et les leviers d’influence. Peu à peu, ce clan a ligué contre lui l’ensemble des classes sociales : des jeunes diplômés chômeurs aux professions libérales, des intellectuels aux syndicalistes. De ce point de vue-là, l’unanimisme anti-Ben Ali n’est pas sans évoquer des modèles antérieurs de soulèvement : la profonde singularité de cette histoire tunisienne, c’est la force du consensus populaire, comparable à celui de la société portugaise dans le salazarisme finissant. Comme dans le Portugal de 1974, il y a eu une unanimité sociale et politique qui a « coagulé » des classes et des intérêts sociaux fort divergents autour des forces armées - le Mouvement des forces armées - en dirigeant leurs énergies contre la personne d’un dictateur. Une telle configuration ne pourrait pas exister en Algérie ou au Maroc, qui sont des sociétés beaucoup moins homogènes. En Algérie, l’effondrement du système du parti unique (FLN), en octobre 1988, a débouché sur une guerre civile dans les années 90 et a fait des dizaines de milliers de morts. Et la multiplication des revendications berbères, des émeutes sociales, des grèves ouvrières depuis plusieurs mois n’a pas provoqué l’effondrement du régime. 

 

Autre singularité très importante des événements de ces dernières semaines, la place tenue par la plus ancienne centrale syndicale du Maghreb, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), prépondérante en Tunisie. Quelques jours avant la chute de Ben Ali, l’UGTT a précipité les événements en se prononçant en faveur de la grève géné

rale. Ce trait apparente la révolution tunisienne au modèle polonais de la grève générale de 1981 orchestrée par le syndicat Solidarnosc contre le gouvernement Jaruzelski. Enfin, troisième et dernière spécificité qui distingue le soulèvement des Tunisiens : l’existence, dans de nombreux pays arabes, de « partis-Etat-services » qui font office de police politique au service des régimes, et qui sont mandatés à l’encadrement et à la surveillance de la population. Le démantèlement de ces services de sécurité a eu lieu en Irak en 2003 par l’intervention anglo-américaine. Le soulèvement tunisien en a eu raison, en revanche, sans intervention extérieure. Preuve que ce qui vient de se passer en Tunisie est un combinat de tous ces modèles antérieurs et qui ne ressemble à aucun. 

 

Il existe une ressemblance asymptotique avec les soulèvements antérieurs. Mais n’en concluons pas que tout est joué d’avance, que cette histoire-là est fléchée et qu’on va aller, inéluctablement, vers un certain type de révolution - de type iranien, par exemple, ou, au contraire, censément préparée d’avance, sur un modèle quasi conspiratif, comme si une ingérence étrangère était à l’origine du tournant démocratique, ainsi que le suggèrent des internautes. 

 

L’un des premiers enseignements de cette révolution, c’est que les gens, tous les gens, en Tunisie, sont passés au réel. Ils ont fait preuve d’une grande maturité en rompant, justement, avec la pensée complotiste. La caractéristique essentiel de la révolution tunisienne actuelle, c’est la conversion à la réalité d’un peuple jusqu’ici confiné dans la virtualité (la virtualité numérique), compensation d’une privation de moyens d’expression réels. Les Tunisiens d’aujourd’hui ont hâte de savoir ce qu’est une vraie société, avec une vraie presse, de vrais partis politiques, de vrais syndicats, une vie intellectuelle libre. Ne nous y trompons pas : c’est la société tunisienne qui a décidé, avec maturité, d’en finir avec un système de surveillance de la population, à la manière des Tchécoslovaques lors de la Révolution de velours. 

 

Qualifier ainsi cette révolution d’« e-révolution » ne rend pas plus compte de l’entière complexité de ce qui s’est passé. Internet a existé surtout pour les Tunisiens comme soupape d’expression, comme

sas de décompression pour des citoyens bâillonnés. Mais maintenant, d’une certaine manière, le rôle compensatoire de la Toile n’est plus aussi déterminant, car le contrôle étatique sur l’information a brutalement cessé. La révolution tunisienne n’est pas davantage comparable à la révolution iranienne de 1979, car les islamistes iraniens, sous le régime du chah, étaient une grande force politique, très structurée, à l’intérieur du pays. D’ailleurs, avant les événements de 1979 qui devaient aboutir au renversement de Pahlavi, le consensus politique, bien que reposant officiellement sur la laïcité, était déjà largement structuré autour de cette force religieuse radicale : le contraire, en somme, de la Tunisie de Ben Ali. Ce qui est provisoirement rassurant, dans le soulèvement tunisien, c’est l’omniprésence de l’UGTT à la manœuvre, et le fait qu’aucune force religieuse ne s’est manifestée, pour l’instant. Par ailleurs, la révolution iranienne et l’expérience algérienne des années 90 ont démontré aux sociétés du monde arabo-musulman la réalité (et les atrocités) de l’expérience islamiste, et de la guerre entre l’Etat et les islamistes. Enfin, autre singularité radicale, la Tunisie est le pays où le taux d’alphabétisation est le plus élevé du monde arabe. 

 

Le paradoxe tunisien a résidé dans cette contradiction, à terme intenable, entre un haut niveau culturel et un Etat autoritaire, traitant ses citoyens comme des analphabètes. 

 

Ainsi, le divorce avec le clan familial qui tenait les rênes du pouvoir n’était pas simplement politique, mais, plus profondément, et aussi plus décisivement, culturel. Il ne faut pas perdre de vue le fait que le monde contemporain a un effet émollient sur toutes les idéologies collectives, comme le nationalisme arabe, mais aussi d’une certaine manière l’islamisme. L’individualisme démocratique travaille en profondeur le monde arabo-musulman. Et ce qui irrigue aujourd’hui souterrainement l’imaginaire arabo-musulman contemporain, c’est plus la figure du harag, du « fuyard », du « déserteur » symbolique, que celle du prêcheur fanatisé. Il ne faut pas se réjouir trop vite, il ne faut pas exprimer trop vite son soulagement, mais un fait est sûr : l’avenir reste ouvert… à l’imprévisible ! 

 

* Benjamin Stora est professeur d’histoire du Maghreb contemporain. Derniers ouvrages :Lettres, récits, et carnets des Français et des Algériens pendant la guerre d’Algérie, Les Arènes ; Bibliographie de l’Algérie indépendante, CNRS éditions (à paraître). 

 

 

 Source: Marianne 2

 

Publié dans Tunisie

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