Le Nord-ouest du Tchad: la prochaine zone à haut risque?

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

 

Vendredi 18 février 2011 5 18 /02 /Fév /2011 02:52

Le Nord-ouest du Tchad pourrait devenir la prochaine zone sahélienne d’implantation du trafic de drogues et des groupes fondamentalistes si le gouvernement tchadien continue de négliger la plus pauvre des pauvres régions de ce pays instable.

Le Nord-ouest du Tchad: la prochaine zone à haut risque?* , le dernier briefing d’International Crisis Group, examine les conséquences conflictuelles d’une politique d’abandon par le gouvernement central, de problèmes locaux structurels (l’intensification de la compétition intercommunautaire pour des ressources naturelles en voie de raréfaction et le déclin des mécanismes traditionnels de gestion des conflits) et de dynamiques externes néfastes (l’augmentation du trafic de drogues et la présence du fondamentalisme musulman). La combinaison de ces facteurs pourrait créer une dynamique déstabilisatrice pour cette région de ce vaste pays, relativement épargnée par la guerre civile ces dernières années, s’ils ne sont pas rapidement et sans ambigüité traités.

 

“Compte-tenu de la situation de sous-développement et de sous-administration aigus du Nord-ouest, le ressentiment des populations locales contre le gouvernement central atteint un seuil de plus en plus dangereux”, analyse Saad Adoum, du programme Afrique centrale d’International Crisis Group.

 

Historiquement, la région Nord-ouest a toujours été difficile à contrôler et administrer. Le gouvernement actuel n’a pas rompu avec la logique d’abandon de ses prédécesseurs qui a consisté à privilégier une gouvernance sécuritaire au détriment d’une gouvernance développementaliste. Par ailleurs, en raison de sa position stratégique, la région du Nord-ouest est, depuis quelques années, la cible de tentatives d’infiltrations de la part de groupes armés et de bandes criminelles profitant de la porosité du désert saharien pour étendre leur champ d’activité. L’islamisme combattant qui sévit au Nord du Nigeria et Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) qui opère dans certains Etats du Sahel y font sentir leur influence diffuse mais réelle.

 

N’Djamena doit urgemment mettre en œuvre un programme de développement du Nord-ouest, fondé sur les besoins des populations, et concevoir un nouveau système de gouvernance local. Le gouvernement doit mettre un terme à sa politique de cooptation et d’intimidation des autorités traditionnels et appréhender le développement et la sécurité comme des questions liées dans un contexte d’accroissement de la compétition pour les ressources naturelles.

 

La lutte contre la pénétration des menaces extérieures – qu’il s’agisse de groupes terroristes ou du trafic de drogues – passe par l’engagement du gouvernement tchadien dans les initiatives de coopération internationale dans la bande sahélo-saharienne et surtout par l’accroissement de la coordination et de l’échange d’informations avec les pays voisins comme le Nigeria, le Niger et la Libye qui partagent les mêmes intérêts de sécurité.

 

« Ayant été une grande pourvoyeuse en combattants des différents groupes armés des guerres civiles tchadiennes et étant le vaste théâtre d’antagonismes intercommunautaires exacerbés par la concurrence pour les ressources, la région du Nord-ouest risque d’être à l’origine du prochain problème majeur de sécurité au Tchad, voire de la fragile bande sahélienne, si ses vulnérabilités continuent de ne pas être traitées », souligne Thierry Vircoulon, directeur du programme Afrique centrale d’International Crisis Group.

 

Source: International Crisis Group

 

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*Le Nord-ouest du Tchad:
la prochaine zone à haut risque ?

Briefing Afrique Nº78 17 févr. 2011

SYNTHESE

Depuis plus de cinq ans, alors que la rébellion armée de l’Est du Tchad et la crise du Darfour focalisent l’atten­tion, le Nord-ouest du pays a suscité peu d’intérêts. Cependant, l’ampleur de plus en plus grande du trafic international de drogues et du terrorisme dans la bande sahélo-saharienne, l’émergence d’un islamisme combattant dans les pays voisins, l’intensification des ressentiments inter-communautaires et l’érosion des mécanismes de justice traditionnelle, la sous-administration et l’abandon qui caractérisent la politique gouvernementale à l’égard de cette région, risquent de devenir des facteurs de déstabilisation. Les autorités tchadiennes doivent changer de mode de gouvernance dans cette région et désamorcer les différentes sources de tensions ou les risques de déstabilisation avant que ceux-ci n’atteignent un seuil critique.

 

Historiquement, la région Nord-ouest a joué le rôle ambivalent de trait d’union et d’opposition entre les cultures de l’Afrique du Nord arabo-musulmane et celles de l’Afri­que noire. Actuellement, elle est la cible de tentatives d’infil­tra­tions de la part de groupes armés et de bandes criminelles profitant de la porosité du désert saharien pour étendre leur champ d’activité. L’islamisme combattant qui sévit au Nord du Nigeria (la secte Boko Haram) et al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) qui opère dans certains Etats du Sahel y font sentir leur influence diffuse mais réelle. Si jusqu’à présent ce dangereux voisinage n’a pas eu d’effet déstabilisateur, une plus grande vigilance est néanmoins de mise.


Sur le plan intérieur, malgré l’amélioration de la situation sécuritaire consécutive au démantèlement progressif, à la fin des années 1990, des derniers groupes rebelles opérant dans la région, à savoir le Mouvement pour la démocratie et le développement (MDD) et le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), le gouvernement tchadien n’est pas parvenu à réconcilier les communautés locales. L’équilibre régional semble précaire sur fond de dénaturation des mécanismes traditionnels de régulation et de dégradation continue de l’environnement. Dans ce contexte, les divisions politiques intercommunautaires pourraient raviver les rancœurs et aggraver les mécontentements locaux. Et ce d’autant plus que le gouvernement tchadien délaisse cette région, comme l’ont révélé la très prévisible crise alimentaire qui dure depuis 2009 et la destruction en juillet 2010 de la ville de Faya Largeau à la suite de pluies torrentielles. En lieu et place d’une véritable politique de développement, le gouvernement fait des promesses vides et mène une politique de contrôle à distance par le biais des forces de sécurité et des chefferies locales qui prolonge le mode de gouvernance colonial.


Si l’hypothèse d’une déstabilisation immédiate est à écarter, il n’en demeure pas moins que la position géographique de cette région charnière entre le Maghreb et l’Afrique noire, entre l’Ouest et l’Est du Sahel, fait d’elle une zone attractive pour les entreprises criminelles et le terrorisme islamiste. Sur le plan intérieur, ayant été l’un des principaux viviers de combattants des guerres civiles tchadiennes et le théâtre du dangereux conflit agriculteurs/éleveurs, la région renferme en son sein tous les éléments de fragilité pouvant la faire basculer à terme dans une situation conflictuelle « chaude ».


A brève échéance, les autorités tchadiennes devraient mieux l’administrer et être attentives aux tentatives extérieures d’infiltrations ainsi qu’aux tensions intercommunautaires en prenant les mesures suivantes :


  •    • Adopter un plan de développement régional basé sur les demandes des populations locales et destiné à promouvoir une meilleure couverture administrative ainsi que la réalisation d’équipements sociaux et d’infra­struc­tures routières. Ce plan doit prévoir : des primes spéciales pour favoriser le déploiement de fonctionnaires, une meilleure couverture du territoire par les différents services administratifs et une intégration des chefferies traditionnelles dans le système d’adminis­tration décentralisé et déconcentré. Les questions de sécurité et de développement doivent être appréhendées comme des problèmes liés, un meilleur bien-être social étant susceptible de concourir à apaiser la région.

  •    • Réactualiser et appliquer les réglementations coutumières et nationales relatives au rôle des chefferies traditionnelles, aux conflits liés aux ressources naturelles et aux relations tendues entre agriculteurs et éleveurs. De façon spécifique, le conflit agriculteurs/éleveurs requiert une réforme du système foncier, un désarmement des populations, et des mécanismes de régulation coutumiers, judiciaires et administratifs des conflits mis en œuvre par des instances neutres.

  •    • Créer une unité de police régionale dotée de compétences judiciaires et de moyens d’actions modernes (matériel de communication, véhicules et hélicoptères) pour surveiller et sécuriser la frontière du Nord-ouest. Il doit être proposé aux partenaires extérieurs du Tchad comme la France et les Etats-Unis de s’impli­quer dans la formation et le suivi opérationnel de cette unité, qui sera placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur.
  •    • Poursuivre sa participation aux initiatives de coopération internationale et d’échanges d’informations sur le terrorisme et le trafic de drogues dans la bande sahélo-saharienne tout en mettant l’accent sur des actions communes et l’échange d’informations avec des pays comme le Nigeria, le Niger et la Libye, avec lesquels le Tchad partage des risques communs de contagion.

Nairobi/Bruxelles, 17 février 2011

Publié dans Economie-Politique

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