Les femmes africaines peinent à obtenir une place à la table des négociations de la paix-Par Michael Fleshman

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

Seuls un chemin de terre et le violent conflit civil que connaît le Burundi séparent les femmes hutues de Busoro, près de Bujumbura, la capitale, de leurs voisines tutsies du village de Musaga. Pendant des années, cela a suffi à créer un fossé infranchissable, alors que les combats faisaient rage autour d'elles avec plus ou moins d'intensité. Avec le temps, le bruit des coups de feu résonnant à travers les vertes collines est devenu presque banal et l'absence des hommes, partis à la guerre ou en quête d'emploi, a fini par sembler normale. Ce sont les hurlements des blessés qui étaient le plus difficiles à supporter -- et la peur qui subsistait bien après que les canons s'étaient tus et que les cris avaient cessé.

Puis un jour tout cela est devenu impossible à supporter. Alors que les incendies causés par la dernière bataille n'étaient pas encore éteints, les femmes de Musaga ont réuni tous les vêtements et tous les aliments qu'elles ont pu trouver pour les offrir aux victimes de Busoro. Elles se sont ensuite dirigées vers l'antenne locale du gouvernement, où elles se sont ralliées à leurs soeurs de Busoro pour exiger qu'il soit mis fin aux massacres. Les femmes tutsies ont pris les femmes hutues par la main et ensemble elles ont chanté : "Donnez-nous la paix. Donnez-nous la paix maintenant !" Elles ont chanté ensemble pendant des heures avant de reprendre séparément la route dangereuse qui les menait chez elles. Et bien que la guerre se soit poursuivie, quelque chose d'important avait changé. La route qui les avait auparavant divisées les unissait à présent, et par l'intermédiaire de leur groupe local de promotion de la paix, Twishakira amahoro ("nous voulons la paix"), les femmes de ces villages se sont employées à maintenir la force de ce lien.

Ce n'est là qu'un des nombreux exemples de l'action menée par les femmes africaines au niveau local -- souvent spontanément -- afin d'aider les victimes de la guerre et de parvenir à la paix, en dépassant les lignes de démarcation que créent les champs de bataille. Il s'agit là d'une paix que l'on rétablit au niveau du village, là où se livrent les conflits de plus en plus souvent internes de l'Afrique et c'est souvent la première étape vers la réconciliation de communautés brisées par la haine et la dévastation qu'engendre la guerre.

Mais les contributions des femmes pacifistes en Afrique, de la Somalie à l'Afrique du Sud, sont passées presque totalement inaperçues. Comme elles ne sont pas prises au sérieux par les gouvernements ni par les mouvements rebelles, qui considèrent que la guerre et la paix sont affaires d'homme, et qu'elles sont souvent reléguées dans le rôle de "victime" par des diplomates et des organisations humanitaires bien intentionnés, les femmes ont dû livrer leur propre combat pour qu'on leur accorde une place à la table des négociations de paix. "Les femmes ont joué un rôle de premier plan pour faire avancer la cause de la paix", a déclaré l'an dernier au Conseil de sécurité de l'ONU Noeleen Heyzer, Directrice générale du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM). "Mais leurs efforts n'ont été ni reconnus ni appuyés ni récompensés."


Noeleen Heyzer, directrice générale d'UNIFEM : "Les femmes ont joué un rôle de premier plan pour faire avancer la cause de la paix. Mais leurs efforts n'ont été ni reconnus ni appuyés ni récompensés."

Photo: ©Michael Fleshman


Ces efforts ont considérablement bénéficié de l'adoption par le Conseil de sécurité, le 31 octobre 2000, de la résolution 1325, dans laquelle le Conseil reconnaît officiellement la vulnérabilité particulière des femmes en temps de guerre et demande "qu'elles participent sur un pied d'égalité" à tous les efforts visant à rétablir la paix (voir "M. Annan préconise d'augmenter le nombre de femmes participant à des opérations de paix de l'ONU"). Deux ans jour pour jour après l'adoption de la résolution, l'ancienne Ministre des finances du Libéria, Ellen Johnson Sirleaf et l'ancienne Ministre de la défense de la Finlande, Elisabeth Rehn, ont qualifié la résolution 1325 de "cadre politique décisif" pour les femmes qui oeuvrent en faveur de la paix et de la sécurité. "Même dans les endroits les plus improbables, les femmes s'organisent en s'appuyant sur la résolution 1325", ont-elles poursuivi. "L'action menée depuis longtemps en faveur de la paix par les femmes a été légitimée par cette résolution."


* Progrès des femmes du monde 2002, Vol. 1, Les femmes, la guerre, la paix. Evaluation indépendante d'experts réalisée par Elisabeth Rehn et Ellen Johnson Sirleaf. Ce document peut être obtenu en ligne à : http://www.unifem.org/resources/assessment/index.html Vous pouvez vous en procurer des copies papier en en faisant la demande par courrier électronique uniquement au Fonds de développement des Nations Unies pour la femme à : <unifem@undp.org>.

Mais si la résolution 1325 a renforcé les revendications des femmes africaines pacifistes, elle n'a pas pour autant supprimé les obstacles politiques, culturels et économiques considérables auxquels se heurtent les femmes lorsqu'il s'agit de participer pleinement à la vie de leur pays que ce soit en tant qu'artisanes de la paix ou que citoyennes. Les expériences qu'ont vécues récemment les femmes de la République démocratique du Congo (RDC) et du Libéria, de la Sierra Leone et de la Guinée -- pays qui font partie de l'Union du fleuve Mano (UFM) -- montrent bien les obstacles auxquels les femmes continuent de se heurter lorsqu'elles cherchent à se faire entendre, ainsi que la façon dont elles s'organisent pour y faire face.

 

Les Congolaises ont saisi l'occasion

Malgré les efforts résolus déployés par les femmes de la RDC afin de participer aux initiatives diplomatiques visant à mettre fin au conflit qui ravage le pays, elles ont été presque totalement exclues des négociations qui ont débouché sur l'accord de paix de Lusaka de 1999 et des pourparlers portant sur la mise en oeuvre de cet accord. Ce n'est qu'à la fin du mois de janvier 2002, alors que les pourparlers devaient débuter à Sun City (Afrique du Sud), que le Gouvernement congolais et les rebelles ont accepté, à la demande de l'ONU et du médiateur du processus de paix, Sir Ketumile Masire, ancien Président du Botswana, d'augmenter le nombre de femmes faisant partie de leurs délégations. Il s'agissait là pour les femmes d'une concession très restreinte mais elles ont décidé d'en tirer pleinement parti.



Les femmes marchent pour la paix à Kinshasa (République démocratique du Congo).

Photo: ©UNIFEM


Le 15 février, des femmes venues des quatre coins de la RDC, et notamment des représentantes des parties en guerre, du Gouvernement et de la société civile, se sont réunies à Nairobi sous les auspices de l'UNIFEM et d'une organisation non gouvernementale ayant son siège à Genève, Femmes Africa Solidarité (FAS) afin d'établir une position commune avant les négociations du "dialogue intercongolais". "Nous savions qu'il nous fallait nous unir pour que les hommes écoutent ce que nous avions à dire", a expliqué à Afrique Relance Mme Aningina Bibiane, militante congolaise pour la paix. En quatre ans de combats, "beaucoup de meurtres et de viols ont été commis et il y a eu aussi d'autres violations des droits de l'homme parmi les civils et en particulier les femmes et les enfants. Les femmes sont les principales victimes et c'est pourquoi nous devions prendre position."

Au cours des quatre jours de débats, les femmes ont compris que, malgré leurs divergences de vues parfois marquées, elles partageaient le même désir fondamental de paix, soutenaient fermement l'accord de Lusaka et, surtout, étaient toutes autant déterminées à supprimer, après la guerre, les obstacles constitutionnels et législatifs à l'égalité des femmes. Le 19 février, sur les conseils d'une "sage" africaine respectée, l'ancienne Présidente du Libéria, Ruth Perry, les déléguées ont publié une déclaration et un programme d'action communs demandant un cessez-le-feu immédiat, la prise en compte des femmes et de leurs préoccupations dans tous les aspects du processus de paix ainsi que l'adoption, dans tout règlement final, d'un quota de 30 % de femmes à tous les niveaux du gouvernement. Les femmes ont également annoncé à Sun City qu'un groupe féminin pancongolais allait être formé pour appuyer le processus de paix et faire campagne pour la pleine participation des femmes.

Mais, étant donné que sur les 340 délégués présents lors des pourparlers officiels, 40 seulement étaient des femmes, le premier obstacle que les femmes ont eu à surmonter a été de trouver des moyens d'accroître leur influence. L'importance numérique compte, a expliqué Mme Bineta Diop, présidente de FAS et secrétaire générale du Comité des femmes africaines pour la paix et le développement, organisme panafricain établi par l'Organisation de l'unité africaine (maintenant Union africaine) et la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique. Si les femmes ne sont pas présentes en nombre suffisant autour de la table de négociations, "elles sont tout au plus un jouet au sein des structures mises en place par les hommes. Si une femme se retrouve seule au milieu de 30 hommes qui ont d'autres priorités, comment cette femme peut-elle obtenir des résultats ?" De plus, a-t-elle noté, le simple fait qu'une femme soit présente ne garantit pas qu'elle représentera les intérêts des femmes en général. "Mais lorsqu'on a affaire à un groupe de femmes on les voit agir différemment -- ensemble. On voit aussi les hommes agir différemment parce qu'ils ne dominent plus le débat."

 

Des "soeurs" et des "mères"

Afin donc de renforcer le groupe de travail, 33 femmes supplémentaires, dont Mmes Diop, Perry et Bibiane et d'autres représentantes de la société civile congolaise, se sont associées au groupe en tant que conseillères. Bien qu'on ne leur ait pas permis de participer aux discussions officielles, a noté Mme Bibiane, les conseillères ont joué un rôle important en aidant les déléguées et en représentant les simples citoyens de leur pays. "Notre stratégie a consisté à faire appel au pouvoir de la presse pour faire pression sur les parties et informer le peuple congolais de ce qui se passait. Nous avons préparé des documents techniques et des mémorandums pour que les déléguées s'en servent lors des réunions et nous avons rencontré les chefs des délégations pour essayer de prendre part à la prise de décisions."

La présence de membres du groupe de travail lors des délibérations a permis aux femmes de suivre de près les progrès et d'adapter leur stratégie de façon à sortir des impasses et à tenir compte des faits nouveaux. Lorsque les négociations ont failli être annulées en raison de différends importants, se souvient Mme Diop, les femmes ont menacé de dénoncer les parties au conflit, une fois de retour dans leur pays. "Elles ont dit aux hommes que si elles rentraient chez elles sans que la paix ait été obtenue, les gens les frapperaient", a-t-elle dit en riant. "Les hommes savaient que les femmes étaient en contact avec la population locale." Elles ont également fait en sorte que les hommes sachent qu'elles les observaient. Alors que les négociateurs entraient dans la salle de conférence chaque matin, ils étaient salués par des groupes de femmes qui les appelaient par leurs noms et leur distribuaient la "pensée du jour" -- une feuille photocopiée sur laquelle figurait un proverbe congolais ou un slogan adapté aux questions en cours de discussion. Les formules allaient de généralités inoffensives comme "J'aime le Congo" à des exigences de progrès sur des points bien précis, mais servaient toutes à rappeler ce que la population attendait.

En général, le groupe de travail a cherché à éviter toute confrontation avec les hommes -- décision tactique imposée par sa taille modeste et par le fait qu'il avait un statut officieux et ponctuel. Si l'on voulait que le groupe de travail influence le processus, il fallait établir et maintenir de bonnes relations avec les hommes, or ceux-ci n'appréciaient pas ce qui semblait remettre en cause les rôles traditionnels des hommes et des femmes et n'avaient consenti qu'à contrecoeur à un accroissement modeste du nombre de femmes déléguées.

"Au début, les hommes étaient hostiles, a reconnu Mme Bibiane, parce qu'un groupe de femmes faisait irruption dans ce qui était "leur" espace à eux. Mais la manière dont nous les avons abordés leur a permis de se sentir en sécurité. Dans la culture africaine, la femme représente la mère. La femme représente aussi l'épouse et la soeur. Si votre mère ou votre soeur vous adresse la parole, vous devez écouter ... Nous n'avons pas diabolisé les hommes ; nous n'avons pas non plus cherché à prendre leur place."

 

Tradition et culture

Les femmes ont trouvé des moyens ingénieux de renforcer leur influence en s'aidant des traditions et de la culture. Le 8 mars, Journée internationale de la femme, le groupe a été invité à prendre la parole devant une assemblée plénière. Au lieu de faire un discours, les femmes ont mis en scène une pièce qui décrivait les souffrances des femmes et des enfants en période de guerre et elles ont terminé en lançant un fervent appel en faveur de la paix. La représentation a fait son effet a dit Mme Diop, précisément parce qu'elle a présenté les femmes dans des rôles bien connus. "Même les rebelles les plus endurcis ont versé des larmes et demandé : 'Comment les femmes peuvent-elles nous voir ainsi ? Les femmes souffrent-elles vraiment autant que cela ?'" Les hommes ont ainsi compris que les femmes n'avaient pas de motivations politiques, a-t-elle noté, mais qu'elles exprimaient plutôt le désir général de paix manifesté par le public.

Toutefois, les parties présentes à Sun City n'ont pu finalement parvenir à un accord final bien que des progrès aient été réalisés sur un grand nombre de points. Alors que la réunion prenait fin, le groupe de travail des femmes a bloqué la sortie et annoncé aux journalistes que les délégués devraient rester dans la salle de réunion jusqu'à ce qu'on parvienne à un accord de paix. Ce geste de résistance n'a été que de courte durée mais il a montré que les femmes étaient prêtes à avoir recours à des méthodes plus énergiques et à sortir de leurs rôles traditionnels quand la situation l'exigeait.

"Une fois que les femmes sont arrivées [à Sun City] la nature du dialogue a changé", a expliqué à Afrique Relance Mme Heyzer. "Elles ont réussi à plusieurs reprises à sortir de l'impasse alors que [les hommes] n'y arrivaient pas." L'appui de l'ONU et de la communauté internationale, a-t-elle expliqué, a été indispensable à leur réussite. "L'UNIFEM a servi d'intermédiaire. Si nous n'étions pas intervenus [le groupe de travail des femmes] n'aurait pas pu se matérialiser." L'UNIFEM a pris en charge les frais de voyage et de logement du groupe de femmes et s'est assuré que toutes les parties aux pourparlers connaissaient bien les dispositions de la résolution 1325. "Après cela, nous avons fait le nécessaire pour être sûrs que les femmes étaient bien prêtes."

 

"Nous manquions de ressources "

Ce n'est que le 17 décembre qu'un accord global de partage du pouvoir a été conclu entre les parties congolaises. Toutefois, en raison de la grave pénurie de fonds et de l'opposition persistante à la participation des femmes, celles-ci n'ont été que 10 à pouvoir assister aux réunions de suivi organisées en Afrique du Sud en novembre et en décembre. Bien que les membres du groupe aient été choisis en raison de leur connaissance des questions à l'examen, leur rôle a été largement symbolique -- il s'est limité à des réunions privées avec les chefs des délégations et à des prières en public pour la paix. "Le problème a été que nous n'avions pas assez de ressources", a expliqué Mme Bibiane. "Bien que l'UNIFEM et le Programme des Nations Unies pour le développement aient été en mesure de nous aider, [après Sun City] nous n'avions pas les ressources nécessaires pour nous réunir et décider d'une stratégie."

Lors d'une réunion de suivi, a-t-elle noté, les délégations ne comptaient que quatre femmes au milieu de 80 hommes, bien que l'UNIFEM ait été en mesure d'offrir une formation et un appui aux femmes oeuvrant en faveur de la paix dans leur pays.

 

L'Initiative du fleuve Mano

Les femmes qui militent pour la paix au Libéria et en Sierra Leone, pays en difficulté situés dans la région du bassin du fleuve Mano, ont aussi eu du mal à faire entendre leurs voix. Au moins depuis le début de la guerre civile du Libéria en 1989, les femmes libériennes se sont organisées pour venir en aide aux victimes et appuyer les initiatives nationales et régionales de paix. En 1994, plusieurs organisations féminines religieuses et de développement ont créé le Mouvement pour la paix des femmes de la Sierra Leone, organisé des manifestations contre le conflit civil qui allait en s'intensifiant dans le pays et fait campagne pour les droits de la femme. Fait remarquable, l'une des personnes qui dirigeaient leur mouvement, Mme Perry, a été nommée à la tête du Gouvernement transitoire du Libéria en 1996.

En 2000, explique Mme Mary Brownell, militante libérienne pacifiste de longue date, des femmes de ces deux pays se sont réunies à Abuja (Nigéria) sur l'invitation de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et, de concert avec leurs homologues guinéennes, ont créé un mouvement féminin régional en faveur de la paix, le Réseau des femmes de l'Union du fleuve Mano pour la paix (MARWOPNET).

Ces pays sont "si intimement liés, a noté Mme Brownell, qu'une fois qu'il n'y a plus la paix au Libéria, la paix cesse en Sierra Leone. Lorsqu'il y a des combats en Guinée il y a, par voie de conséquence, des combats au Libéria. C'est pourquoi, en tant que femmes, nous devions être en contact".



Le seul moyen de permettre aux femmes africaines de jouer un rôle à part entière dans l'obtention de la paix est de soutenir leur lutte pour une pleine participation à la vie politique, économique et sociale.


 

Le réseau a pris de l'essor très rapidement et adressé aux rebelles très redoutés du Revolutionary United Front (RUF) en Sierra Leone un appel des femmes en faveur de la paix. Il est également intervenu lors d'un sommet des chefs d'Etat de l'UFM dans la semaine qui a suivi sa création. L'organisation a également engagé une campagne de recrutement afin d'augmenter la composition et l'efficacité des organismes nationaux qui lui sont rattachés. Grâce à leurs efforts, les femmes ont obtenu le statut de déléguées au 24e sommet de la CEDEAO en décembre de la même année et elles ont indiqué aux dirigeants à quel point il était important de soutenir les programmes de rétablissement de la paix mis sur pied par les femmes. Mais c'est l'initiative prise par le MARWOPNET de servir de médiateur dans le conflit de plus en plus intense qui opposait le Libéria à la Guinée en 2001 qui a montré ce que pouvaient obtenir les femmes grâce à leurs efforts en faveur de la paix en Afrique. Cette initiative a également mis en lumière les limites de leur action, due à l'insuffisance de leurs ressources et aussi au fait que les femmes aient été tenues à l'écart du processus officiel de paix.

 

A cette époque, les relations entre les pays de l'UFM étaient extrêmement tendues. Le Président du Libéria, Charles Taylor, avait expulsé les Ambassadeurs de la Sierra Leone et de la Guinée. Cette mesure avait été prise alors que le Libéria était accusé d'aider les rebelles du RUF en Sierra Leone et la Guinée de soutenir les rebelles libériens hostiles à M. Taylor le long de la frontière entre les deux pays -- allégation niée haut et fort par le Président de la Guinée, Lansana Conté.

Malgré les efforts diplomatiques entrepris sans délai par la CEDEAO et ce qui était alors l'Organisation de l'unité africaine, l'acrimonie qui s'était installée empêchait d'organiser un sommet présidentiel. "Une haine et une animosité considérables étaient apparues entre les trois présidents, a expliqué à Afrique Relance Mme Brownell, surtout entre le Président Taylor et le Président Conté. Le Président Conté disait qu'il ne s'assiérait jamais aux côtés de Charles Taylor."

 

Face à cette situation, le MARWOPNET a envoyé une délégation de femmes occupant des postes de premier plan, dont Mmes Brownell et Perry, dans les trois pays pour qu'elles exhortent les chefs d'Etat brouillés à se réunir sans délai. Lorsqu'on a fait savoir à M. Taylor que la délégation attendait de le voir, il aurait dit, étonné : "Vous voulez dire que des dirigeantes de Guinée sont ici à Monrovia ? Et aussi des femmes de la Sierra Leone ? Comment les femmes libériennes ont-elles réussi à les faire venir ici ?" Il a accepté de rencontrer le groupe et il a ajouté : "elles sont très courageuses."

 

La "clef" de la paix

Lors de cette rencontre et d'autres avec M. Conté et avec le Président de la Sierra Leone, Ahmad Tejan Kabbah, le MARWOPNET a décidé de tirer le meilleur parti de la marge de manoeuvre politique restreinte accordée aux femmes. Les dirigeants, a expliqué Mme Brownell, "savent qu'il leur faut écouter les femmes parce que les femmes ne veulent pas de la guerre. Ils savent aussi que nous ne leur demandons rien d'autre que la paix". Après avoir écouté ce que les femmes avaient à dire, M. Taylor a accepté de rappeler les Ambassadeurs de la Guinée et de la Sierra Leone et de participer à un sommet régional sur la paix. "Les femmes qui font partie du réseau de l'Union du fleuve Mano sont respectées par la population", a affirmé Mme Brownell. "Si bien que lorsque nous prenons une initiative, je crois que les dirigeants nous respectent."

Les femmes se sont ensuite rendues à Conakry pour s'entretenir avec le Président Conté. Tout comme elle l'avait fait avec M. Taylor, la délégation du MARWOPNET a mis l'accent sur les souffrances humaines causées par la guerre et sur la nécessité impérieuse de paix. Mais, comme M. Conté continuait à s'opposer résolument à tout entretien direct avec le dirigeant libérien, un changement de tactique s'imposait. L'une des notables du groupe, Mme Brownell, a été à l'origine de ce changement. Elle a dit à M Conté : "Il faut qu'une rencontre entre hommes ait lieu entre vous et le Président Taylor pour que vous aplanissiez les différences entre vous, et nous, les femmes, tenons à être présentes. Nous vous enfermerons à clef dans cette pièce jusqu'à ce que vous reveniez à la raison, et je ne lâcherai pas la clef."

Lorsque ses propos ont été traduits en français à M. Conté, il y a eu un long silence. "Puis, il s'est mis à rire, se souvient-elle. Il n'arrivait pas à y croire ! Finalement il a cessé de rire et il a dit : 'quel homme pourrait me parler ainsi, à votre avis ? Seule une femme pourrait me dire une chose pareille sans avoir à en subir les conséquences.'" Finalement, M. Conté a accepté d'assister au sommet et il a reconnu que c'était grâce aux femmes qu'il avait changé d'avis. "Bien des gens ont essayé de me convaincre de rencontrer le Président Taylor", a-t-il dit alors que la délégation partait. "Votre détermination et votre appel m'ont convaincu."

 

Cet exploit diplomatique a été crucial pour le MARWOPNET -- car depuis des mois des médiateurs régionaux et internationaux avaient essayé en vain d'y parvenir. Mais lorsque les trois présidents se sont rencontrés au Maroc en mars 2002, le MARWOPNET était absent -- victime de marginalisation politique et d'une grave insuffisance de fonds. "On ne nous a informées que le jeudi que tout le monde allait partir pour Rabat le samedi", a expliqué Mme Brownell. "Comme nous n'avons pas d'argent, nous n'avons rien pu faire." Mais le plus grand problème, a-t-elle noté, est "la mentalité masculine qui veut que les femmes ne soient pas censées jouer un rôle dans ce genre d'affaire. Les hommes n'hésitent pas à vous rencontrer et à vous dire qu'ils apprécient vos efforts et à vous promettre toute la coopération nécessaire. Mais, dans les faits, ce n'est pas ce que l'on observe. Ils veulent nous reléguer dans le rôle de simples observatrices et c'est ce que nous ne pouvons pas accepter."

 

Les perspectives d'avenir

Dans l'immédiat, estiment Mmes Rehn et Johnson Sirleaf, il faudrait mettre en place des mécanismes tels que des fonds d'affectation spéciale et exiger la parité des sexes dans les processus officiels de paix tout en assurant une formation accrue et des programmes de renforcement des capacités, de façon à ce que les femmes soient suffisamment nombreuses à prendre place à la table des négociations.


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Mme Ellen Johnson Sirleaf : "Les femmes se préoccupent davantage des êtres humains. Elles s'occupent chez elles du foyer et de leur famille." Cette expérience "donne aux femmes une sensibilité, un sens pratique, qui leur permettent de bâtir la paix


 

 

Mais le seul moyen de permettre aux femmes africaines de participer à part entière à l'obtention de la paix, concluent-elles, est de soutenir la lutte qu'elles mènent pour prendre part sans restriction à la vie politique, économique et sociale de la nation. Face à la discrimination tenace que subissent les femmes, il faudrait, affirment-elles, appuyer des mesures controversées visant à augmenter les possibilités qui s'offrent aux femmes, en instaurant notamment des quotas de femmes au parlement et dans l'administration, ce qui serait la "première étape sur la voie de l'égalité entre les sexes". Mais de telles mesures "ne peuvent pas remplacer les stratégies à long terme destinées à remédier aux obstacles socioéconomiques" qui empêchent l'intégration politique et économique des femmes.

 

 

Investir en faveur des femmes

L'enseignement essentiel que l'on peut tirer des efforts déployés jusqu'à présent par les femmes oeuvrant en faveur de la paix, explique Mme Heyzer, est qu'il faut investir bien plus en faveur des femmes sur le plan politique et financier. "L'UNIFEM appuie ces initiatives mais ... nous ne sommes qu'un modeste fonds destiné aux femmes." Les femmes africaines peuvent être doublement défavorisées, poursuit-elle, parce que "certains conflits font l'objet d'une plus grande attention internationale que d'autres et suscitent, pour cette raison, des mobilisations de fonds plus importantes."

Cet investissement pourrait s'avérer extrêmement rentable, affirme-t-elle. "Tant qu'on ne forcera pas les hommes à changer, ils continueront à avoir une mentalité militaire." Quand les femmes sont présentes autour de la table des négociations, dit-elle, "les artisans de la paix ne voient plus la sécurité d'un point de vue strictement militaire, mais en termes de sécurité humaine -- et notamment du point de vue de l'éducation, des soins de santé et du développement économique. Il faut prendre en compte ces éléments dans les négociations si l'on veut parvenir à une paix réelle."

Pour les femmes africaines, poursuit Mme Heyzer, lorsqu'un conflit prend fin et qu'il faut d'urgence reconstruire le pays, des possibilités de changement peuvent apparaître. "Un grand nombre de pays sortant d'un conflit se rendent compte qu'ils ne peuvent pas se passer des femmes", note-t-elle. "En fin de compte, beaucoup de femmes sont prêtes à se défaire de leurs rôles traditionnels afin de bâtir un avenir sûr."

La résolution 1325 a contribué à ouvrir des perspectives d'avenir, conclut Mme Heyzer, en reconnaissant les souffrances qu'endurent les femmes en temps de guerre et la manière dont elles contribuent à la paix. Mais sur la route semée d'embûches qui va de Busoro et Musaga, villages marqués par la guerre, à une place de partenaire à part entière à la table de conférence, les femmes oeuvrant en faveur de la paix en Afrique -- et dans le monde entier -- ont encore beaucoup de chemin à parcourir.

 

[Encadre 1]

Les femmes sont-elles de meilleures artisanes de la paix ?

Les femmes ont-elles un tempérament plus pacifique que les hommes -- ce qui ferait d'elles de meilleures artisanes de la paix ? Pas forcément, nous ont dit trois experts, mais les rôles que la société impose à chaque sexe et les différents vécus qui en résultent peuvent renforcer l'efficacité des femmes à la table des négociations. Une des grandes différences entre les hommes et les femmes, explique Mme Bineta Diop, présidente de l'organisation non gouvernementale Femme Africa Solidarité, tient au fait que, si les hommes ont l'habitude de disposer d'une certaine autorité, les femmes sont, par la force des choses, plus aptes à se montrer conciliantes et à chercher des consensus. "Dans notre société, en Afrique, on voit les femmes collaborer en matière de santé, d'éducation et d'alimentation. Ce sont elles qui s'occupent de la communauté et elles amènent à la table [de négociation de la paix] les valeurs que sont la solidarité et le fait d'être à l'écoute. Elles réussissent à convaincre les hommes de leurs opinions sur ces questions."

Mme Ellen Johnson Sirleaf, coauteur de l'évaluation indépendante réalisée par des experts sur les femmes, la guerre et la paix pour l'UNIFEM, a noté que, si les hommes recherchent le pouvoir politique afin de gouverner, les femmes sont généralement tenues à l'écart des cercles du pouvoir et voient le pouvoir comme le moyen de parvenir à d'autres fins et non comme une fin en soi. "Les femmes se préoccupent davantage des êtres humains. Elles sont mères. Elles grandissent avec des enfants. Elles s'occupent chez elles du foyer et de leur famille." Cette expérience, a-t-elle expliqué, "donne aux femmes une sensibilité, un sens pratique, qui leur permettent de bâtir la paix."

Ce n'est pas que les femmes ne veuillent pas participer pleinement à la vie politique, a ajouté la directrice générale de l'UNIFEM, Noeleen Heyzer. "Elles veulent y participer ! Les femmes veulent le pouvoir autant que les hommes. Mais quel pouvoir ? Elles ont tellement de difficultés à s'occuper de leurs familles et à élever leurs enfants qu'elles veulent un meilleur moyen de le faire, un moyen plus sûr, ce qui est impossible si elles ne disposent pas de ressources et ne jouissent pas d'une certaine autorité et d'un certain pouvoir."

[Encadre 2]

Les femmes de Casamance marchent pour la paix

Depuis vingt ans, la Casamance, région située au sud du Sénégal, est en proie à la guerre, les forces du gouvernement essayant de maîtriser une insurrection armée tenace. On compte de plus en plus de partisans de la paix parmi les simples citoyens de Casamance, et les femmes ont joué un rôle de premier plan dans l'organisation de réunions, de rassemblements et de marches à Ziguinchor et dans d'autres villes afin d'obtenir du gouvernement ainsi que du Mouvement rebelle des forces démocratiques de Casamance (MFDC) qu'ils engagent de véritables pourparlers de paix.

Le 27 octobre, 3 000 femmes environ ont défilé à Ziguinchor. Elles se sont arrêtées devant les bureaux du gouverneur régional et ceux des principaux dirigeants du MFDC et leur ont fait promettre encore une fois d'oeuvrer en faveur d'un règlement global de paix. Un grand nombre de ces femmes étaient des "gardiennes" des forêts sacrées de Casamance, où les conflits sociaux ont de tout temps été réglés selon la coutume locale. Extrêmement respectées dans les communautés rurales et organisées en une association qui a pour nom Kabonkétor ("réconciliation", dans la langue locale, le joola), ces gardiennes ont par la suite voyagé dans toute la Casamance pour aider à mobiliser la population en faveur du mouvement de paix. "Nous ne voulons pas continuer à perdre nos enfants", a expliqué Mme Marguerite Coly.

 

Source:

Afrique Relance
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