Liliane Pierre-Paul, une cicatrice béante ; Robert Duval, non à l'impunité-par Robenson Geffrard

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

 

 

Harcèlements, persécutions politiques, arrestations arbitraires, tortures, assassinats, exécutions sommaires, emprisonnements, déportations... Le retour au bercail de l'ex-dictateur Jean-Claude Duvalier ne fait que rouvrir des plaies qui n'ont pas été cicatrisées. La journaliste senior Liliane Pierre-Paul, victime à plus d'un titre du régime des Duvalier, ne veut pas s'embarquer dans une poursuite judiciaire démagogique contre Baby Doc. Cependant, elle exige des comptes à son bourreau. Robert Duval, de son côté, qui a connu en 17 mois la triste réalité des casernes Dessalines, de Fort-Dimanche et du Pénitencier national, va porter plainte contre Duvalier. Témoignages.

 

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La journaliste senior Liliane Pierre-Paul                Robert Duval      

 

 

 

Haïti: « Ce métier m'a fait vivre mes plus grands bonheurs, mais aussi mes plus grands malheurs », a fulminé la journaliste de carrière Liliane Pierre-Paul, directrice de radio Kiskeya, qui se passe de présentation. La nouvelle du retour de l'ex-dictateur Jean-Claude Duvalier l'a manifestement choquée et énervée. « C'est un gros choc. Je pensais que c'était un canular. J'ai dû demander à la salle des nouvelles de la radio d'être extrêmement prudente avant d'annoncer la nouvelle, question ne pas avoir à rectifier. Je ne sais pas s'il a restitué l'argent du pays qu'il a volé ; je ne sais pas si des mesures ont été prises pour l'amnistier ou pour réparer les victimes... je ne sais pas. Mais ce retour est extrêmement choquant. Si nous encourageons cette situation, cela veut dire que nous encourageons l'impunité », a-t-elle déclaré avec amertume.

 

« Un pays ne peut pas avoir sous un régime 30 000 tués et autant de disparus, des familles déchirées... J'ai laissé chez moi un vendredi après-midi, pour ne plus jamais y remettre les pieds. J'ai vu ma mère six ans après. Ce jour-là, on a arrêté 13 personnes chez moi. J'ai un frère qui a passé deux ans en prison ; un autre a été expulsé avec moi... pour le simple fait qu'ils ont été mes frères », a ajouté la présentatrice vedette du ''Jounal 4 è''. Harcèlements, persécutions politiques, arrestations arbitraires, tortures, emprisonnements, déportations... Ce ne sont pas des traitements qu'on oublie du jour au lendemain. Liliane Pierre-Paul n'a rien oublié.

 

Robert Duval, comme si c'était hier

Malgré plus de 25 ans après le départ de Jean-Claude Duvalier, Robert Duval se souvient de tout ce qu'il a enduré. Comme si c'était hier. Emprisonné pendant 17 mois successivement aux casernes Dessalines, au Fort-Dimanche et au Pénitencier national, il a connu des moments sombres sur le régime des Duvalier. La nouvelle du retour de Jean-Claude Duvalier dans le pays l'a carrément assommé. « Je suis choqué, triste et énervé » , a-t-il déclaré au Nouvelliste. Les cauchemars qu'il a vécus lui reviennent soudain à la tête.

« De retour après mes études au Canada en 76, j'avais seulement 22 ans. Jeune garçon dans son pays, j'avais fait des commentaires sur la situation. La police militaire m'a arrêté et conduit devant Lionel Willy, avant de subir les interrogations de Ti Boule et de Valmé. Ils m'ont posé une seule question : ''Où as-tu fais tes études ?'' J'ai répondu ''au Canada''. Enfermez-le, ont-il dit. Et c'est ainsi qu'ont commencé mes douleurs », a raconté Robert Duval.

« J'ai passé un mois au Fort-Dimanche. Il y avait 10 petites cellules. Nous étions entre 20 à 40 prisonniers entassés dans la mienne. Nous avions comme seuls moyens un caleçon et le pantalon qu'on portait au moment de l'arrestation. Nous étions pratiquement nus. Tous les jours, on nous réveillait à 2 heures du matin pour le bain de 30 secondes. Le pantalon servait comme papier toilette et comme assiette. J'ai perdu 120 livres en prison et j'ai été atteint de la tuberculose. »

En février de 1976, Robert Duval a été transféré au Pénitencier national. « En prison, j'ai vu des gens mourir, exécutés avec des bâtons de baseball. Une situation inhumaine et encore inimaginable », se souvient le responsable de l'Athlétique d'Haïti.

Rien ne peut effacer les torts causés à Liliane Pierre-Paul

Pour la journaliste, ni argent ni réparation ne peuvent compenser les torts que le régime de Jean-Claude Duvalier a faits à elle et sa famille. Des plaies qui restent encore ouvertes, a dit Liliane. « Ils ont déchiré ma vie. Les conséquences de cette situation ont coûté la vie à l'un de mes frères. Je ne cherche pas la revanche, mais il faut que justice soit faite », a-t-elle avancé. Liliane veut absolument avoir des explications de la part de Baby Doc sur ses nombreuses exactions dans le pays, les assassinats, les disparitions, les exilés... « C'est la vérité qui nous soulagera », a-t-elle poursuivi.

 

Depuis le retour de Jean-Claude Duvalier dans le pays, Liliane Pierre-Paul a accordé beaucoup d'interviews à des médias haïtiens et étrangers sur ce qu'elle a enduré pendant le régime des Duvalier. Cependant, la présentatrice vedette de Jounal 4 è sur radio Kiskeya se veut très claire dans ses démarches. « Je veux que tout le monde sache que mes démarches ne s'inscrivent pas dans la revanche, même si j'ai été victime personnellement de Jean-Claude Duvalier. Mes démarches s'inscrivent dans la justice et l'histoire », a-t-elle dit.
« Je suis pour la justice. Mais je ne veux pas d'une justice démagogique, ni me laisser instrumentaliser », a-t-elle ajouté.

Robert Duval va porter plainte

« Si le pays est dans cette situation, c'est en grande partie la faute des Duvalier », a estimé Robert Duval sans vouloir dédouaner les autres gouvernements de leurs responsabilités. Selon cette victime qui garde encore dans sa mémoire les jours noirs au Fort-Dimanche, il faut tracer un exemple historique sur l'ancien dictateur pour les caisses de l'Etat qu'il a dilapidées, les assassinats, les viols, les arrestations arbitraires, les déportations, les tortures qui caractérisent son régime. De ce fait, Robert Duval va intenter une action en justice contre Baby Doc.

Liliane n'est pas dupe

Les explications de certaines ambassades à Port-au-Prince, notamment la France, sur le retour de Jean-Claude Duvalier laissent madame Pierre-Paul perplexe. J'ai entendu les déclarations de l'ambassadeur de France. Mais j'ai des questionnements sur ce qu'il a dit. C'est étonnant de l'entendre parler ainsi », a-t-elle avancé, arguant qu'il serait bizarre que Baby Doc laisse Paris sans attirer l'attention des autorités françaises et américaines.

« Si le gouvernement haïtien affirme qu'il ne savait rien sur le retour de Jean-Claude Duvalier, ce serait un scandale, a-t-elle martelé. Même si le gouvernement n'était pas impliqué directement dans le retour de Jean-Claude Duvalier, le plus grand bénéficiaire de la situation c'est le régime de Préval. Parce qu' il a une pression relative au rapport de l'OEA, il a l'échéancier du 7 février. Ces dossiers ont été relégués au second rang », a dit constater Liliane Pierre-Paul.

Retour de Jean-Claude Duvalier, un mauvais calcul

Selon Robert Duval, en revenant en Haïti, Jean-Claude Duvalier a fait un mauvais calcul. « Je pense qu'il a été conseillé par des flatteurs pour retourner au pays. C'est un mauvais calcul qu'il a fait. La population l'avait déjà rejeté », a-t-il dit.

La victime pense qu'il faut la création des tribunaux populaires comme cela a été le cas au Rwanda et en Afrique du Sud pour juger Duvalier. « Il faut qu'il y ait une commission de plainte pour le procès de Duvalier après l'avoir arrêté. Toutes les victimes encore vivantes doivent porter plainte », a demandé Robert Duval.

Il ne faut jamais oublier

Liliane Pierre-Paul a accepté d'accorder cette interview au Nouvelliste, afin, a-t-elle dit, de permettre aux jeunes qui ne connaissent pas le régime de prendre connaissance des exactions des Duvalier. Elle a donc reconnu l'échec des pouvoirs qui ont succédé aux Duvalier. Selon la journaliste, c'était au régime de Lavalas de corriger les donnes. Ce qui visiblement n'a pas été fait. Les dirigeants de ce pouvoir ont eux-mêmes tourné leur vision vers la dictature ce qui a conduit à l'exil de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide, a-t-elle souligné.

Par ailleurs, elle a souligné que la transmission et l'entretien du passé n'a pas été fait dans le pays, et c'est ce qui a poussé des jeunes à supporter le retour de l'ex-dictateur. « Fort-Dimanche, symbole de cette dictature, aurait dû être transformé en musée à la mémoire de tous ceux qui ont péri sur ce régime. En outre, le gouvernement pouvait financer la réalisation des films historiques sur l'époque, des documentaires. On devait également l'enseigner à l'école... C'est l'amnésie générale », s'est désolée la journaliste.

Liliane Pierre-Paul a pris le contrepied de la position de ceux-là qui disent que sous le régime des Duvalier tout allait bien. « Non. Des gens mourraient de faim, je m'en souviens. Il y avait des périodes de famine. En 76, les élèves étaient obligés d'aller étudier au Champ de Mars à cause du black-out. Oui, il y avait une paix, mais c'était une paix de cimetière », a-t-elle expliqué.

Selon elle, il n'y a jamais eu de prise en compte des problèmes sociaux économiques pendant les 29 ans de règne des Duvalier. « Duvalier avait fermé tous les ports du pays et c'est lui qui a commencé avec le déboisement pour lutter contre ce qu'il appelait les ''Camoquins''. Les jeunes doivent savoir cela », a avancé la journaliste.

Selon madame Pierre-Paul, s'il y a une institution dans le pays qui essaie de faire son travail, c'est la presse. Elle a cependant gardé certaines réserves et n'a pas nié que la presse a également ses responsabilités.

 

Robenson Geffrard
rgeffrard@lenouvelliste.com

Publié dans Haïti

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Robert 04/11/2012 15:09


Il n'est pas possible de laiiser en liberté des dictateurs,qui n'ont seulenment  ont étaient chassés par tous ceux qui ont souffert dans leur chaire ,et Le Duvallier junior voudrais
revenir comme si le peuple avait oublier.Le pire dans tout cela,c'est qu'il y a des gouvernements démocratiques qui dans l'ombre soutiènnent  ce genre  d'individu abjecte ,ont
pourraient dire,que c'est de la complicité camouflé.