Marche arrière : ''Vive'' l'indifférence !-par Nancy Roc

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

 

Haïti: ‎On se souvient du 12 janvier 2010. On se souviendra du 16 janvier 2011. Nul doute que le retour impromptu de Jean-Claude Duvalier en Haïti a choqué, désemparé et révolté la majorité des Haïtiens tant de l'intérieur que de l'extérieur.

Si mes souvenirs sont bons, je ne connais pas un pays où un dictateur déchu, accusé de crimes et de détournements des fonds contre son peuple, est revenu sous les applaudissements de partisans. Et quels partisans ! Pour la plupart, des jeunes bien trop jeunes pour avoir vécu la dictature de François Duvalier ou de Jean-Claude Duvalier. Des jeunes qui, vraisemblablement, ont été payés par des duvaliéristes zélés pour accueillir l'ex-dictateur. « Si Jean-Claude était là, nous ne serions pas ainsi », chantaient-ils en référence à la misère et au choléra qui frappent la population de la capitale, qui ne se remet toujours pas du tremblement de terre, un an après le terrible séisme qui a dévasté Haïti.

 

Passé l'effet spectaculaire de la nouvelle, n'oublions pas toute la violence aussi bien politique (plus de 60 000 morts) qu'économique (des centaines de millions de dollars détournés) que les Duvalier, le père autant que le fils, ont fait peser sur le peuple haïtien durant des années de règne sans partage et d'une rare sauvagerie. Or, 24 h après le retour de Jean-Claude Duvalier, les discours qu'on entend à travers certains médias sont des plus choquants. Ainsi, certains parlent de la nécessité d'accepter le retour de tous les requins qui ont dévoré Haïti ou l'ont mise à feu et à sang : Cédras, Namphy, Michel François et, bien entendu, Aristide. Certains évoquent même l'amnistie ! Ce peuple n'a-t-il donc aucune mémoire ou bien a-t-il peur de sa mémoire ?

 

Certes, je peux comprendre que des jeunes affamés acceptent d'être achetés pour faire leur cinéma devant l'aéroport, puisque comme le veut l'adage, ''après le pain, l'éducation est le premier besoin d'un peuple''. Or la majorité de ces jeunes - et le peuple haïtien - n'a ni l'un, ni l'autre. Je peux aussi comprendre que des duvaliéristes zélés défilent depuis dimanche soir à l'hôtel Karibe Convention Center. Les duvaliéristes ont toujours fait preuve de constance dans leur idéologie, qu'on le veuille ou non. Ce n'est donc pas aujourd'hui avec le retour impromptu de leur vénéré dictateur qu'ils changeraient de comportement. Pour eux, c'est ''un grand jour'', comme l'a déclaré péremptoirement l'ex-chef de protocole de Jean-Claude Duvalier, Claudel Gauthier, à l'aéroport Toussaint Louverture.

Par contre, il est plus difficile de comprendre qu'un journaliste d'une radio de la capitale hurle de joie sur les ondes : ''Voici, voici, voici le président Jean-Claude Duvalier !'' ; ou qu'un autre journaliste respecté tant dans le milieu local qu'international lâche au micro : ''Je viens d'avoir le privilège d'apercevoir l'ex-président Jean-Claude Duvalier .'' Privilège avez-vous dit ? Privilège de voir un dictateur qui a pillé le pays et régné avec la milice de son père, les tontons macoutes, de triste mémoire ? Comment un journaliste de cet acabit et de cette expérience peut-il se laisser aller à commettre une telle bévue, notamment sur les ondes de Radio Canada ?

Il est aussi terriblement triste de constater que sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, le drapeau noir et rouge s'est multiplié à une vitesse éclair comme photo de profil en moins de 24 h. Certains qui se prétendaient lavalassiens hier se revendiquent publiquement duvaliéristes aujourd'hui. Pire ! L'un d'eux a même osé écrire sur Facebook : ''On attend le retour de Michèle Bennet. Enfin, la classe est revenue.'' ! Il faut avoir l'estomac solide ces jours-ci pour ne pas vomir sa bile. Ferdinand Foch disait qu'''un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir''. Devant de telles incartades et de telles dérives, on se demande comment le peuple haïtien pourra-t-il (re)construire son avenir...

Un retour essentiellement politique

M. Duvalier, dont la conférence de presse prévue lundi a été annulée, n'a eu jusqu'ici que ces quelques mots : « Je suis venu pour aider. » Il aurait aussi embrassé le sol à sa descente d'avion et déclaré :

« Haïti, mon pays, le pays de Dessalines », en référence au héros de l'Indépendance. « Comment un ex-président chassé du pouvoir 25 ans plus tôt ose-t-il s'offrir aujourd'hui comme bénévole pour aider à sortir ce pays du pétrin ? », s'est indigné Wilson Saintelmy, expert en gouvernance et doctorant en droit à l'Université du Québec à Montréal, lors d'une interview accordée à Le Nouvelliste. Pour lui, le retour de Jean-Claude Duvalier est « l'expression même de l'échec de l'opposition historique anti-duvaliériste ainsi que de l'élite politique post-duvaliérienne. (...) Depuis un certain temps, il flotte une atmosphère de nostalgie du régime duvaliériste, notamment, dans la capitale. Un autre signe de la faillite lamentable et éhontée des dirigeants de l'ère post-duvaliérienne (...) Ce retour constitue avant tout un geste essentiellement politique. Le timing choisi, couplé au contexte de la tutelle, celui de l'échec de la reconstruction ainsi que de la faillite institutionnelle et économique du pays décuple la portée politique et symbolique de la présence de M. Duvalier sur le sol haïtien. De bourreau à son départ en 1986, voilà Duvalier réhabilité en 2011 en option politique suscitant une certaine ferveur chez ses partisans. » Pour Wilson Saintelmy, Baby Doc est aujourd'hui « la figure emblématique d'un séisme artificiel et structurel aussi vieux que l'assassinat de Dessalines en 1806. »

La France autant que les autorités haïtiennes prétendent qu'elles n'étaient pas au courant de l'arrivée de Duvalier. Est-ce plausible ? « Dans le contexte de lutte globale contre le terrorisme, il est difficile de croire que les autorités haïtiennes, françaises et américaines n'aient été informées de l'arrivée de Duvalier. Plus que cela, comment expliquer la présence du protocole et du cortège de policiers ayant accompagné le convoi de l'aéroport à son hôtel ? Jean-Claude Duvalier n'est pas retourné en Haïti en tant que simple exilé mais bien en sa qualité d'ex-président de la République, armé d'un passeport diplomatique » (même périmé !), a souligné Wilson Saintelmy.

Quel est l'intérêt du gouvernement face à la présence de Duvalier ? Serait-ce plus qu'une diversion ? Pour Wilson Saintelmy, cet intérêt est « essentiellement politique et pour servir la cause personnelle de M. Préval, désormais coincé et acculé au pied du mur avec le rapport de l'OEA ; d'autant plus que ledit rapport a obtenu l'aval du triumvirat de la tutelle. Le président Préval cherche désespérément une fenêtre pour se présenter plus dignement devant le tribunal de l'histoire, conscient qu'il risque d'y être l'avatar haïtien du Général Pétain. C'est le propre de tout régime en déclin et en fin de parcours que de se préoccuper de sa place dans l'histoire. Le président Préval n'a plus les moyens de jouer à la diversion. Il est assez pragmatique pour s'en rendre compte. Au lieu d'aller rejoindre ses pairs à l'étranger, il préfère tout simplement congédier la vieille doctrine de l'exil et les autoriser systématiquement à rentrer chez eux, dans l'espoir qu'il puisse se prévaloir de la nouvelle doctrine en toute quiétude sous le soleil de Marmelade. »

 

Que penser du retour de Duvalier en Haïti : est-ce un coup monté de René Préval pour faire revenir Aristide ou une stratégie du président pour empêcher son propre exil ? « La deuxième hypothèse me paraît plus plausible », déclare Wilson Saintelmy. Pour lui, le retour de Duvalier en Haïti « semble être programmateur d'une opération de sauvetage politique du président Préval en vue de s'abriter contre l'arbitraire d'un exil forcé et redouté au terme de son quinquennat. Le point de départ d'un tel sauvetage remonte au clin d'oeil du président Préval à l'endroit de l'ex-président Lesly F. Manigat et de l'ex-première Dame, mais non la candidate, Mirlande Manigat. Une telle opération se poursuivra sûrement avec le retour imminent de l'ex-président Jean-Bertrand Aristide. Comment pourrait-on envisager une grâce pour Duvalier sans en faire autant pour Aristide et les autres ? », questionne M. Saintelmy.

 

Pour ce dernier, le président Préval « veut se présenter devant le tribunal l'histoire comme celui qui a mis un terme à la pratique d'exil forcé pour les ex-présidents haïtiens. Une fois implantée, comment empêcher que cette nouvelle doctrine étende son parapluie de sécurité et de protection au président Préval lui-même. Sur un autre plan et d'une manière incidente, le retour de Duvalier constituerait une réponse politique du président Préval au projet d'exil (différé ou avorté) dont il a failli être victime le 28 novembre dernier sous l'instigation de certains diplomates. »

Wislon Saintelmy pose aussi les questions suivantes : « Le président Préval aurait-il des craintes d'être lui-même victime des pratiques illégales instaurées sous son quinquennat ; lesquelles pratiques consistent à violer les droits constitutionnels de certains prévenus haïtiens en le remettant, sans la médiation des instances judiciaires haïtiennes, à certains gouvernements étrangers pour être jugés ? Si le retour de Duvalier sert les desseins politiques du principal intéressé, il sert également ceux du régime en place. Jean-Claude Duvalier et René Garcia Préval partagent en commun le fait d'avoir sacrifié plusieurs générations d'Haïtien(ne)s », souligne-t-il.

Le paradoxe haïtien

En 2007, le président haïtien René Préval avait affirmé à des journalistes que Jean-Claude Duvalier pourrait rentrer en Haïti, mais qu'en cas de retour, il devrait faire face à la justice. Suite au séisme dévastateur du 12 janvier 2010, il est difficilement concevable qu'un tel procès - qui serait probablement hautement médiatisé - puisse avoir lieu. D'autre part, 48 h après son arrivée, Duvalier et son épouse demeurent toujours dans un hôtel de luxe et n'ont pas été inquiétés par les autorités haïtiennes. De son côté, l'ambassadeur de France en Haïti, Didier Le Bret, a révélé le 17 janvier au téléphone à l'AFP que l'ex-dictateur haïtien, est en possession d'un billet de retour pour Paris : « Il a une réservation pour retourner à Paris le 20 janvier, j'espère qu'il va l'utiliser », a-t-il indiqué.

Quant à l'appel du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) ou celui d'Amnesty International de déférer à la justice l'ancien président Jean-Claude Duvalier pour les violations des droits humains commises sous son régime dans les années 1970 et 1980, il restera certainement lettre morte auprès des autorités haïtiennes. Un ex-dictateur peut-il se rendre dans le pays de toutes les exactions comme simple touriste de passage ? Only in Haiti !

Pour Wilson Saintelmy, « il est tout de même paradoxal que Duvalier puisse récupérer tous ses droits constitutionnels avant le démantèlement de l'embargo constitutionnel imposé à la diaspora haïtienne depuis 1987. Ce serait tout de même une insulte que JCD soit autorisé à briguer légalement deux autres mandats présidentiels alors que ceux et celles qui ont combattu sa dictature et qui, depuis, supportent Haïti à hauteur de deux milliards par année ne peuvent même pas briguer un poste de conseiller municipal. Faudra-t-il un membre de la diaspora, en l'occurrence Jean-Claude Duvalier (et oui, par la force des choses, il est devenu un des nôtres !), pour porter la cause de la diaspora haïtienne ? Que Duvalier puisse devenir, en toute légalité, un des animateurs de la ''démoligarchie'' haïtienne et avoir une opportunité réelle de se faire le champion de l'enlèvement de l'embargo constitutionnel contre nos compatriotes de la diaspora. Haïti rendue à ce carrefour fatidique, les duvaliéristes y voient le moment d'un double retour : retour physique emblématisé par la présence de Duvalier sur le terrain et retour politique dans le cadre de la prochaine alternance ''démoligarchique''. L'étape subséquente est prévisible : il s'agira de la restauration du parti duvaliériste, question de transformer en acte politique toute tentative d'arrestation préventive ou autre de l'éventuel chef de parti que deviendra M. Duvalier. De naufrageur de la démocratie, ce dernier a toutes les chances d'en devenir l'un des futurs animateurs et une option crédible dans le cadre des prochaines joutes électorales. Il ne manquera alors que Jean-Bertrand Aristide pour reconstruire la dynamique politique de 1990. Il n'est pas étonnant qu'Haïti marche sur sa tête depuis 206 ans ! », s'indigne-t-il.

 

Un coup fourré à décrypter

Qu'à cela ne tienne, il nous semble plus sage de garder la tête froide et d'attendre le déroulement des prochains événements avant de mentionner la possibilité d'un quelconque mandat présidentiel pouvant être brigué par Jean-Claude Duvalier ou l'un des siens. En effet, l'ex-dictateur ne fait plus peur. Dimanche soir, il avait l'air d'une bête traquée à l'aéroport Toussaint Louverture. Qui pis est, il est clair que son visage émacié et ses yeux exorbités cachent une maladie qui n'a pas été rendue publique mais qui est évidente. Aujourd'hui, l'homme de 59 ans ressemble davantage à un vieillard à qui on a permis de revoir une dernière fois son pays avant sa mort plutôt qu'un potentiel chef de parti qui viendrait bousculer l'échiquier politique haïtien. De la Côte d'Azur aux côtes de l'Enfer, Haïti a bien changé depuis 1986 ; et il ne serait pas étonnant de le voir détaler de son propre gré.

L'écrivain ivoirien, Ahmadou Kourouma, disait que ''le successeur d'un dictateur doit lui ressembler et être publiquement connu comme étant inférieur à lui dans la vertu et pire dans le vice.'' Si le ''crime'' du retour de Duvalier ne profite qu'à Préval, ce dernier aura démontré la profondeur de son cynisme. En effet, il faut être machiavélique pour raviver les plaies du passé et de l'époque des Duvalier à un moment où nous vivons tant de malheurs. Cela relève du sadisme. Un vice dangereux.

Avant l'arrivée de Duvalier, René Préval était le personnage le plus honni de la République. Avec Duvalier, il a renversé la vapeur. L'attention du public a été volontairement détournée et le passé est revenu hanté bien des consciences et des victimes. La possible entrée des duvaliéristes sur l'échiquier politique pourrait nous conduire à un affrontement final entre ces derniers et les lavalassiens. En d'autres mots, nous irions vers le chaos total où Préval sortirait vainqueur en tant qu'apôtre de la stabilité. Il se jouera donc une nouvelle fois de nous et de la communauté internationale.

Nous devons donc tous être aux aguets, car René Préval a plus d'un tour dans son sac. Quel tour de passe-passe nous réserve-t-il par rapport au processus électoral ? Il faudra observer, décoder et décrypter chacun de ses gestes et chacune de ses déclarations. Nous ne pouvons nous permettre de faire marche arrière et de tomber dans l'indifférence et la banalisation de la dictature sanguinaire des Duvalier en nous laissant piéger et nous dire : ''Hier était mieux qu'aujourd'hui.'' Si nous nous laissons prendre à ce piège, sous prétexte de stabilité, nous serons condamnés à revivre les pages les plus sombres de notre histoire.

 

Nancy Roc, Montréal, le 18 janvier 2011

Source: Le Nouvelliste

Publié dans Haïti

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