Michaëlle Jean : « L'école avant tout »-par Guillaume Bourgault-Côté

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

26 Novembre 2010

Pour rebâtir Haïti, il faut instruire ses enfants, dit Michaëlle Jean. Mais l’ex-gouverneure générale du Canada peut-elle faire avancer sa cause sous les couleurs de l’Unesco, un organisme connu pour son inefficacité et sa lenteur bureaucratique ?


http://celongconnexions.org/images/MichaelleJean1.jpg

Michaëlle Jean

 

Après un mandat de gouverneure générale mouvementé, Michaëlle Jean se tourne vers sa terre natale. Son Haïti en ruine, dévasté par un tremblement de terre, secoué par une épidémie de choléra, placé devant le défi immense d'une reconstruction, que beaucoup appellent « refondation ».

C'est sur ce terrain que l'ancienne vice-reine exercera ses talents de diplomate. Nommée représentante spéciale de l'Unesco pour Haïti, Michaëlle Jean a le mandat de veiller à la reconstruction du système scolaire haïtien, essen­tielle dans le processus de remise sur pied du pays. Il lui faudra faire accepter l'idée que l'éducation est un outil de développement durable. Et de fierté : en Haïti, peu importe l'ampleur de la pauvreté, on va à l'école en souliers, rappelle-t-elle. Une façon de montrer que le temps des esclaves, qui marchaient pieds nus, est révolu.

À peine sortie de Rideau Hall et à l'approche des élections haïtiennes, le 28 novembre, Michaëlle Jean parle de son nouveau défi. L'actualité l'a rencontrée à Ottawa.

___________________________________________________________________________________


L'Unesco est une organisation controversée, qui a la réputation d'avoir une bureaucratie lourde, donnant peu de résultats. Pourquoi avoir choisi ce véhicule ?

 

- À la Conférence de New York pour Haïti, le 31 mars, j'ai entendu l'appel vibrant du président Préval, qui disait qu'il faut absolument tenir compte de l'éducation dans la reconstruction. Ça correspond à une conviction que j'ai depuis longtemps. Et l'année précédente, j'avais fait une intervention à l'Unesco. On m'avait invitée à prendre la parole devant le Conseil exécutif afin de marquer l'arrivée d'une première femme à la direction de l'Unesco, la Bulgare Irina Bokova. Là, devant les pays membres, j'ai secoué un peu la baraque.

 

Vous leur avez dit quoi ?

 

- Que l'Unesco est en voie de perdre sa pertinence. Que si elle veut la retrouver, c'est sur le terrain qu'elle doit s'investir, dans des actions concrètes. Mme Bokova a entendu le message, qui répond à l'impulsion qu'elle aimerait donner à l'Unesco afin que celle-ci puisse retrouver sa raison d'être et sa mission. C'est bien, les recherches et les rapports, mais il faut revenir sur le terrain. Et Haïti est une occasion de négocier ce virage. Car on ne peut se permettre d'échouer là-bas.

 

Concrètement, quel sera votre mandat : un travail de diplomatie internationale ou de terrain ?


- Un peu des deux. Sur le plan de la diplomatie, j'aurai à rencontrer des décideurs, des gens avec qui j'ai déjà pu nouer des liens depuis cinq ans. L'idée est de faire en sorte qu'un pourcentage des fonds alloués par la communauté internationale pour la reconstruction du pays soit retenu pour la reconstruction du système scolaire.


Vous devrez donc faire valoir les mérites de l'éducation ?

 

- En faire une priorité, oui. Mais je pense que ça devrait bien aller. Déjà, lors de la Conférence de New York, le plaidoyer pour l'investissement dans l'éducation était très fort. De la part d'Haïti même, mais aussi de Bill Clinton [émissaire spécial de l'ONU en Haïti], qui a beaucoup insisté sur cette question. Je pense que les gens sont conscients qu'investir dans l'éducation est primordial si l'on vise un développement durable. Ce n'est pas une blague : 60 % de la population haïtienne a moins de 25 ans. Le renforcement des compétences est fondamental.


Sur quels axes travaillerez-vous particulièrement ?


- Il y a trois choses. L'éducation de base : un million d'enfants ne sont pas scolarisés. Puis, la formation professionnelle, partant d'une prémisse qui veut que toute la stratégie de reconstruction produise des occasions de travail et d'emploi. Finalement, l'enseignement supérieur. Il faut former des maîtres, c'est crucial.

 

Votre rôle pourrait-il être élargi à la gestion d'une crise, comme celle du choléra ?


- Indirectement, oui. L'éducation englobe beaucoup de choses. Par rapport au choléra, il y a évidemment tout un travail de prévention et d'information qui peut être fait par les universités, les écoles. L'Unesco peut contribuer et agir par des programmes précis.

 

Cette épidémie montre-t-elle à quel point la situation demeure préoccupante 10 mois après le tremblement de terre ?


- Pour être honnête, je m'attendais à cette épidémie. Je suis même étonnée qu'elle ne se produise qu'aujour­d'hui. Quand on voit l'état de dévastation des infrastructures sanitaires, qui étaient déjà très déficientes, quand on voit les problèmes d'accès à l'eau potable et les risques de contamination, on ne pouvait que s'y attendre. Mais ça vient compliquer la tâche. Le problème, c'est qu'Haïti est le pays de toutes les misères, où tout est urgent. Le plus grand défi est d'établir des priorités. Au fil des crises, le pays est devenu le laboratoire de toutes les expériences, et pas toujours des plus heureuses. Cela veut dire qu'on est toujours dans un état d'urgence et dans un besoin d'assistance, dont il faut sortir.

 

Avez-vous espoir que les élections du 28 novembre puissent permettre le début de la sortie de crise ?


- Les élections ont ralenti le processus et la mise en chantier des travaux de reconstruction. La communauté internationale a besoin de savoir avec quel gouvernement elle agira, qui seront ses interlocuteurs. On a beaucoup insisté sur l'importance de respecter les priorités d'Haïti, sa souveraineté. Mais pour cela, il faut un gouvernement légitime. J'espère que les gens iront voter et que tout se passera dans l'intérêt supérieur du pays. Cela facilitera les choses si la population élit un gouvernement responsable, capable de vision.

 

Vous avez des craintes à cet égard ?


- Ce sera aux Haïtiens de juger et de choisir. Ce n'est pas à moi de porter un jugement sur la crédibilité des candidats.

 

De quel type de leader a besoin Haïti ?


- Il ne faut pas attendre l'élection d'une personna­lité presque providentielle. Ce qu'il faut, c'est une équipe qui constitue un bras opérationnel fort, qui a le sens d'une gouvernance responsable. Un gouvernement qui mettra l'accent sur le renfor­cement des institutions. Mais comme il y a beau­coup d'inexpérience, Haïti aura aussi besoin de renforts.

 

Vous espérez donc une équipe plus qu'une personne en particulier ?


- Quand il a prêté serment, le président Préval a fait appel à la participation de tous les Haïtiens. C'était très nouveau comme façon de s'adresser à la population. Au lieu de dire : « Suivez-moi », il a dit que le développement et l'espoir d'Haïti doivent passer par chacun des Haïtiens. Alors, oui, il faut absolument une équipe qui pense à l'intérêt supérieur de l'ensemble. Ce sera déterminant pour la décentralisation des pouvoirs et une intégration plus grande des régions. Les Haïtiens souhaitent être inclus et avoir un gouvernement qui tient compte d'eux et de leurs solutions pour reconstruire le pays. Ils en ont marre d'être tenus à l'écart.

 

* * *

UNE FONDATION POUR L'EX-GG

C'est une tradition : si le gouverneur général sortant le désire, le gouvernement lui offre une fondation sur un plateau d'argent. Ainsi, Michaëlle Jean partagera son après-mandat entre ses fonctions au sein de l'Unesco, à titre de représentante spéciale pour Haïti, et la Fondation Michaëlle Jean, qui « utilise les arts et la créativité pour encourager et appuyer des jeunes en vue de stimuler leur participation civique et d'améliorer leur bien-être ».

Le premier ministre Harper a annoncé, le 1er octobre, que l'État versera une contribution directe de trois millions de dollars à la Fondation. Ottawa doublera aussi les dons de financement privés, jusqu'à concurrence de sept millions de dollars.

___________________________________________________________________________________________________________________________________

L'UNESCO EN BREF

Historique
L'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture a été fondée le 16 novembre 1945, dans la foulée de la Deuxième Guerre mondiale et au moment de la reconstruction des systèmes d'éducation décimés par ce conflit. C'est une organisation spécialisée des Nations unies, un peu comme l'Unicef.

Mission officielle
L'Unesco travaille à « l'édification de la paix, à l'élimination de la pauvreté, au développement durable et au dialogue interculturel en valorisant l'éducation, les sciences, la culture, la communication et l'information ». L'Organisation fixe deux grandes priorités : l'Afrique et la lutte pour l'égalité entre les sexes. Elle est aussi active dans la protection du patrimoine mondial et de la diversité culturelle.

 

Budget
Financée par ses 193 États membres et ses 7 États associés, l'Unesco bénéficiera d'un budget de 653 millions de dollars américains pour 2010-2011.


Direction générale
Élue en octobre 2009 pour un mandat de quatre ans, la Bulgare Irina Bokova est la première femme nommée à la tête de l'Unesco. Née en 1952, elle a fait carrière dans la diplomatie, occupant notamment le poste de représentante de la Bulgarie aux Nations unies. Lors de son entrée en fonction, elle a indiqué vouloir forcer l'Unesco à « mieux utiliser les ressources existantes, réduire les dépenses administratives, moderniser ses structures et devenir plus efficace et plus performante ».

 

Critiques
L'Unesco a fait l'objet de nombreuses critiques au cours des 30 dernières années. Les États-Unis avaient d'ailleurs claqué la porte de l'Organisation en 1984, protestant ainsi contre une gestion « à l'africaine », où les dépenses se faisaient dans l'opacité. Washington a réintégré l'Unesco en 2003 en soulignant ses progrès en matière de réforme. Le bilan du mandat du dernier directeur général demeure cependant très contesté, d'où la volonté d'Irina Bokova de changer le fonctionnement.

 

Michaëlle Jean à l'Unesco
Michaëlle Jean a été nommée représentante spéciale pour Haïti par Irina Bokova le 22 juin. Elle a pour mandat de soutenir les efforts de reconstruction des infra­structures patrimoniales et du réseau national d'éducation dans son pays natal. Ce mandat est de quatre ans. Elle travaillera principalement depuis l'Université d'Ottawa, mais aussi en Haïti et au siège social de l'Unesco, à Paris. Son salaire n'a pas été dévoilé.

 

Un rôle unique
Michaëlle Jean est la seule « représentante spéciale » de l'Orga­nisation, qui compte toutefois trois « envoyés spéciaux », soit pour l'eau, l'éducation et l'alphabétisation. De nom­breuses personnalités sont aussi engagées en tant qu'« ambassadeurs » (Laura Bush et Nelson Mandela) ou comme « artistes pour la paix » (Céline Dion, par exemple).

 


Publié dans Haïti

Commenter cet article