UN OUVRAGE SUR LES ORIGINES BANTOUES DU TANGO

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

 

mercredi 14 janvier 2009 

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C’est la polémique thèse qu’avait développée, en vrai solitaire , il y a plus de 80 ans, le nihiliste homme de culture, vrai fils du grand fleuve argente, Vicente Rossi, dans son prophétique ouvrage « Cosas de negros ».

Le livre de Vicente Rossi, l’une des contributions décisives fondatrices des études africaines dans la région, vient d’être réédité à Buenos Aires en Argentine, par la maison Taurus, dans sa symptomatique collection Nueva Dimension Argentina. Scellée en 301 pages, sous une impression et un façonnage de remarquable qualité, cette presque réplique, bien sous-titrée, crânement, « Los origines del tango y outros aportes al folklore rio platense. Rectificaciones historicas », s’étale en une quinzaine de chapitres qui mettent en relief les origines des rythmes et danses candomblés, l’évolution créolisée des noirs, les étonnants lubolos, interprètes leucodermes des chorégraphies niger, la récurrente milonga, les apparentes « Académies » et le sublime tango et ses « miracles ».

L’on note, en fin d’ouvrage, de vigoureuses notes complémentaires dans lesquelles l’auteur, avec un étonnant discernement scientifique, brise de nombreux préjuges sur la « negrada » et fournit d’intéressantes informations sur, entre autres communautés présentes dans les Bairros del Sur de Montevideo, les Curimba. Il y analyse aussi la récursive locution interjective bantu, bien incrustée dans les candomblés « Oye, ye, yumba ! …Calu, gan gue ! ». Rossi y a également placé une vingtaine de partitions de milongas, parmi laquelle « La Estrella », composée par Antonio D. Podesta, première pièce de ce genre, présentée sur scène. Et, cela fut fait, en 1889, à Montevideo.


La nécessaire introduction signée par l’écrivain vénézuélien Horacio Jorge Becco est, à plus d’un titre, rafraîchissante, et surtout, absout bien Don Rossi, qui a été l’objet de vifs quolibets par ses contemporains « portenos ». Le bolivarien réhabilite, véritablement, le journaliste de Cordoba. En effet, celui-ci précise les affirmations du début du 20éme siècle du très nationaliste rio platense, nées dans la marge orientale du « Fleuve, Grand comme la Mer ». L’on y apprend que les premiers esclaves débarqués, en 1693, à Buenos Aires, originaires du « grupo bantu, los congos y angolas », l’ont été par des trafiquants portugais, qui avaient déjà bien vidé le Royaume des Nzinga et organisé les grands centres d’exportation de pièces d’Inde, de Sao Paulo de Loanda, en 1575, et Sao Felipe de Benguela, en 1617. Ce sont eux qui apportèrent dans la région, profitant largement des fêtes chrétiennes et en leur offrant des saints « neglos », les rythmes – danses candomblé, camanbu, mama cumanda, yongo, cazambu et samba et le membranophone tango.

C’est ainsi que l’estuaire sud-américain bruissera, en plus des sons « congos y angolas », ceux des « mozambiques, benguelas, cabindas, molembos, y en fin, todos los de Angola » avec leurs marimba, porongo et mazacalla, sous des chants calunga et cangue. Et, ce sont, invariablement, los Reyes de los Congos o de los Angolas, qui mèneront, après les sages fêtes catholiques, les inévitables spectacles et marches candomberos dominicaux des « Naciones ».


Sur la « Banda » occidentale du fleuve argente, ce sont eux qui créeront le fameux quartier « el Mondongo » et perpétueront l’initiale milonga, que Jorge Becca pense qu’elle est d’origine kimbundu (« es voz bunda »). Le critique de musique de Caracas soutient l’uruguayen de naissance , lorsqu’il avance que le tango a ses origines dans les exhibitions chorégraphiques candomblés (du bantu ndombe, noir), avec leurs fameux « cortes e quebradas », lascives précurrences de la milonga. Cette proto-expression artistique, à l’image du tango, deviendra aracial, ce qui permettra son intégration dans les littératures nationales rio platenses ; Oliverio Girondo, par exemple, en fera le titre de l’un des poèmes. Bien cruellement, l’originaire de la République Orientale, né en 1871, rappelle que, durant sa jeunesse, le spectaculaire tango, aujourd’hui (1920), en plein triomphe mondial, était bien considéré comme « cosa de negros », et particulièrement « de los Congos e de los Angolas, naciones, las mas profusas en el Plata ».

Selon Rossi, d’autres confréries de la « negrada rio platense » contribueront également à l’enracinement et à l’enrichissement du tango, à Montevideo, à l’exemple de los Banguela, Lubolos, Lugolas ou Lubolas, Humbuero, Cambunda, Hombe, Bamba, etc., révélant la dimension anthropologique des candomblés et donc du tango initial ; l’italo-argentin soutient que les précieux services dynamogènes du quimboto (tradi-praticien) étaient sollicites, lorsque cela était nécessaire, avant chaque représentation. Excluant, énergiquement, les homophonies et homographies castillane et latine sur le terme tango, et se fondant sur le très baliseur « A comparative study of the Bantu and semi-Bantu Languages » de Sir Henry H. Johnston, publié en 1917, Vicente Rossi insiste en disant que « tango est un vocable africano ».

 

SUCCÈS UNIVERSEL DU TANGO


L’une des hypothèses étymologiques de la grande tanguito qu’avance le chercheur du « Parana Guazu », décédé à la fin du deuxième grand conflit mondial, est le bantu tanga . C’est avec un plaisir à peine contenu que Rossi traite, avec une dizaine de croustillantes anecdotes relevées jusque dans les cours royales européennes, l’extraordinaire succès universel de la danse-rythme de « los hijos de Angola e los inkises » installée, de force, dans l’estuaire sud-américain. Il le qualifie d’authentique miracle et de revanche civilisationnelle des anciens esclaves. Pour lui, il s’est agi, ni plus ni moins, que de véritable conquête de l’ Europe et de l’Amérique du nord. Il passe, ainsi, en revue, au début du nouveau siècle, le triomphe total du tango-candomblé dans la sage France, l’aristocratique Grande Bretagne, la parente et sainte Italie, l’orgueilleuse Allemagne, la rigoureuse Autriche, la froide Russie et les ségrégationnistes Etats Unis d’Amérique.

La nouvelle mise à disposition de « Cosas de negros » est, à tous points de vue , une action à saluer. En effet, cet ouvrage permet d’avoir, en première main, des informations d’un précieux témoin de la période marquant la fin des bailongos sur les terres argentées et l’irrésistible expansion, mondiale, du tango ; dont les fondements historiques sont, indiscutablement, bantu. Néanmoins, il faut reconnaître que ce nouveau milonga avait bénéficié de la ligne mélodieuse et sentimentale de la Habanera, introduite dans les ports voisins de l’embouchure atlantique par les bouillants marins afro caribéens, mais aussi, avait assimilé les modes espagnol et italien de composition. La réédition de ce livre, qui intervient après d’autres initiatives similaires, constitue, sans nul doute, un important point de réconfort pour les « Disparus de la Plata », victimes d’un 19ème siècle bien tragique.

[Kinshasa - Congo, République du] 29-10-2008 (Jeannot Ne Nzau)

Source : Le Potentiel

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