Venus oui Hottentote non attrocité du Démon blanc-par Humanités Classiques africaines

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

par Humanités Classiques-Africaines, jeudi 28 octobre 2010, à 18:32

Le rapatriement de la Vénus hottentote

 

Le 29 avril 2002, a eu lieu, dans les locaux de l’ambassade d’Afrique du Sud en France, en présence du ministre sud-africain adjoint de la Culture, Madame Mabandla, et du ministre français de la recherche, Roger-Gérard Schartzenberg, une cérémonie très particulière : les restes de la dépouille de Saartjie Baartman, surnommée la Vénus hottentote, ont été officiellement remis à Madame Thuthukile Skweyiya, ambassadrice d’Afrique du Sud à Paris, par Monsieur Bernard Chevasus-au-Louis, président du Muséum national d’histoire naturelle. Cela venait en conclusion de plusieurs années de négociations et de quelques semaines d’âpres polémiques au cours des mois précédents.

Le communiqué conjoint du ministère français des Affaires étrangères, du ministère français de la recherche et de l’ambassade d’Afrique du Sud annonçait l’événement en ces termes :

Par la loi du 6 mars 2002, la France a décidé de remettre à la République d’Afrique du Sud la dépouille de Saartjie Baartman, décédée à Paris en décembre 1815 et dont les restes ont été conservés jusqu’à ce jour au Muséum national d’histoire naturelle (…) Cette restitution témoigne de la volonté de la France et de la République d’Afrique du Sud de rendre sa dignité à Saartjie Baartman et de faire en sorte que sa dépouille puisse reposer en paix en Afrique du Sud…

Le 3 mai, Saartjie Baartman retrouvait sa terre du Cap. Sa dépouille fut accueillie par des représentants gouvernementaux, dont Madame Mabandla, le Professeur Philip Tobias – dont nous verrons le rôle plus loin – et une délégation de la communauté khoisan venue lui rendre hommage. Le 9 août enfin, elle fut inhumée en présence du président Mbeki près du petit village de Hankey dans l’Eastern Cape. La solennité de la cérémonie et la médiatisation exceptionnelle dont elle a fait l’objet, montrent l’importance et la valeur symbolique que le gouvernement sud-africain a souhaité conférer à l’évènement.

 

Avant de dire en quoi cet évènement me paraît participer à la construction d’une nouvelle Afrique du Sud, je voudrais retracer brièvement la vie de la jeune femme, son destin posthume et le cheminement qui lui a permis de retrouver sa terre natale.

Elle naquit en 1789

– l’année de la déclaration des droits de l’homme ! – sur les bords de la rivière Gamtoos, dans ce qui est aujourd’hui la Province du Cap oriental, à une époque où les populations autochtones, les Khoikhoi et les San, étaient sous la domination des colons hollandais. Les premiers étaient des pasteurs que les colons surnommèrent bientôt Hottentots[1]. Les San étaient des chasseurs-cueilleurs qui furent appelés ensuite Boschimans, puis bushmen.

Conformément à l’usage chrétien et colonial, la jeune aborigène fut dotée d’un prénom néerlandais, Saartjie, l’équivalent de Sarah, subissant ainsi une première perte d’identité, début d’un long processus d’aliénation. On ne peut dire exactement si c’est sous la première occupation britannique du Cap en 1795, ou sous la deuxième en 1806, qu’elle alla s’installer dans la région du Cap. On sait par contre que, vers 1810, elle travaillait comme domes­tique dans une ferme appartenant à un certain Peter Cezar. Le frère de celui-ci, Hendrik, amena un jour à la ferme un chirurgien de la marine britannique, Alexander Dunlop, pour lui montrer la jeune femme dont certaines particularités physiques, propres aux femmes khoikhoi, intriguaient fortement les voyageurs depuis les débuts de la colonie : une stéatopygie marquée, spectaculaire accumulation graisseuse sur les fesses, et une macronymphie, hypertrophie exceptionnelle des petites lèvres de la vulve, qui fut rapidement appelée « le tablier des Hottentotes » et fit couler beaucoup d’encre du 17e au 19e siècle. Les deux hommes réussirent à convaincre Saartjie de partir en Angleterre[2].

Dès son arrivée à Londres, Cezar commença à l’exhiber, non sans en avoir d’abord fait une chrétienne en la baptisant « Sarah » avec l’autorisation spéciale de l’évêque de Chester. Un article, paru dans le « Times », explique

comment se faisaient ces exhibitions :

Elle fut montrée comme une bête sauvage, on lui donna l’ordre d’avancer et de reculer, de rentrer et de sortir de sa cage, comme un ours au bout de sa chaîne et non pas comme un être humain[3].

 

Déjà médiatisée, elle apparut très vite caricaturée dans de nombreux journaux. Le traitement qu’elle subit indigna certains membres de l’Association africaine de Londres qui dénoncèrent la déchéance dans laquelle elle était contrainte de vivre et finirent par traîner Cezar et Dunlop en justice. Dans les mois qui suivirent le procès, on ne sait ce qu’il advint de la jeune femme. Mais on la retrouve vers le milieu de l’année 1814 à Paris où elle avait été vendue à un certain Réaux, montreur d’animaux de son état, qui, bien sûr, l’exhiba aussitôt, à la grande fascination du public parisien.

Soucieux cependant de donner une caution scientifique à son attraction, Réaux, entre deux exhibitions payantes – à 3 francs – alla montrer gratuitement Sarah aux savants du Muséum. En mars 1815, à la demande de Geoffroy Saint-Hilaire, elle fut soumise à l’examen d’un groupe de peintres et de savants, dont le baron Georges Cuvier, fondateur de l’anatomie comparée, qui décrit cet épisode de la façon suivante :

Au printemps de 1815, ayant été conduite au Jardin du Roi, elle eut la complaisance de se dépouiller, et de se laisser peindre d’après le nu. On put vérifier alors que la protubérance de ses fesses n’était nullement musculeuse, mais que ce devoit être une masse de consistance élastique et tremblante, placée immédiatement sous la peau. Elle vibroit en quelque sorte à tous les mouvements que faisait cette femme…[4].

Vite après, elle tomba gravement malade et elle mourut des suites d’une maladie que Cuvier qualifie d’« inflammatoire et éruptive », le 1er janvier 1816. On pense qu’elle avait 26 ans.

Au nom du progrès des connaissances humaines, les savants réclamèrent son cadavre à la préfecture de police. Vingt-quatre heures après son décès, son corps fut transporté au Muséum. Cuvier en effectua un moulage complet en plâtre, puis pendant 16 heures, il disséqua le cadavre, en préleva le cerveau, la vulve, l’anus qui furent mis dans du formol. Il procéda ensuite à l’extraction du squelette qu’il reconstitua os par os. Deux ans plus tard, il publia ses célèbres « Observations sur le cadavre d’une femme connue à Paris sous le nom de Vénus hottentotte (sic) ». Ce qui fascinait d’entrée Cuvier, c’est la macronymphie de la jeune femme, le fameux tablier des Hottentotes. C’est par là d’ailleurs qu’il commence sa présentation :

 

Il n’est rien de plus célèbre en histoire naturelle que le tablier des Hottentotes…

Ce qui lui permet de dire plus loin : « J’ai l’honneur de présenter à l’Académie les organes génitaux de cette femme préparés de manière à ne laisser aucun doute sur la nature de son tablier ». Bien entendu, notre sensibilité actuelle se révolte à cette intimité dévoilée dans un processus qui se veut scientifique et nous paraît malsainement dévoyé, d’autant plus que, par ailleurs, l’article vise à étayer les théories du racisme scientifique ambiant en soulignant les similitudes entre la jeune Hottentote et les singes.

Si ceci paraît tout à fait révoltant, il faut cependant se replacer dans un contexte historique. Avec les grandes découvertes, les premiers voyageurs avaient rapporté, de différentes parties du monde, divers spécimens de la faun

e et de la flore pour les exhiber dans les cours d’Europe : les cours avaient des ménageries avec quelques animaux exotiques et des cabinets de curiosité pour les objets rares. Ces voyageurs ramenèrent aussi, à l’occasion, quelques spécimens humains. En 1550, par exemple, des indiens Tupi furent présentés au roi de France. En Angleterre, Pocahontas fut présentée à la reine et il y eut le Persan de Montesquieu. Cette démarche s’inscrit dans un processus de reconnaissance du monde qui se met graduellement en place et s’élargit ensuite pour diffuser la connaissance. C’est ainsi que l’on passe de la ménagerie et du cabinet de curiosité – réservés à un public restreint de cour – à l’idée de muséum et de zoo, ouverts à un public plus large. L’idée de « muséum », c’est-à-dire de collection à finalité savante, devient dominante au 18e siècle[5]. Le zoo de Vincennes par exemple ouvre pendant la Révolution française.

Mais par une dérive inquiétante, on passe au 19e siècle du zoo animalier à l’idée de zoo humain. Il ne s’agit plus de montrer des animaux plus ou moins exotiques mais aussi des hommes, et non plus quelque Indien ou Per

san qu’on promène à la cour, mais des « sauvages » qu’on n’hésite pas à mettre en cage. La Vénus hottentote est exemplaire car c’est l’un des premiers cas[6]. Dans la deuxième partie du siècle, cette monstration va se faire spectacle. L’impulsateur sera Barnum aux Etats Unis, promenant ses freaks de ville en ville mais aussi ses spécimens raciaux, l’homme sauvage de Bornéo ou le nègre albinos. Rares étaient les voix qui s’élevaient pour dénoncer ces exhibitions. En pleine époque coloniale, on montrait le sauvage pour distraire, informer et éduquer et aussi justifier le projet colonisateur, présenté comme apportant les lumières de la civilisation occidentale aux ténèbres des contrées sauvages.

 

Si, en ce début du 21e siècle, il nous paraît difficile d’admettre que des savants, des personnalités éclairées, tels que Cuvier et ses confrères, aient pu avoir ce type de comportement, 200 ans plus tôt, dans une époque portée à l’ethnocentrisme, dans un contexte d’exploration scientifique, il s’agissait de faire avan­cer la science : l’anthropologie physique – qui en est à ses balbu­tiements – va établir la notion de hiérarchies, cognitives et civilisa­tionnelles, en se basant sur les particularités physiologiques des différents groupes humains. L’article de Cuvier mentionné plus haut est révélateur. Il souligne plusieurs similitudes entre la jeune aborigène et les singes[7], la thèse étant que ces races « à crâne déprimé et comprimé » sont des races inférieures. Il vise à étayer les idées scientifiques de l’époque qui postulaient qu’il y avait biologiquement des races supérieures – la race blanche, pour ne pas la nommer – et des races inférieures – généralement colorées – idées qui seront théorisées par Gobineau, en 1855, dans son « Essai sur l’inégalité des races humaines ».

Et pourtant, certains fait

s auraient pu ébranler cette théorie : Cuvier note qu’en plus de sa langue natale, Saartjie « parlait tolé­rablement le hollandais qu’elle avoit appris au Cap, savoit aussi un peu d’anglais, et commençait à dire quelques mots de français ». Mais cela ne l’amène à aucune reconsidération de sa démonstration qui la place plus près du singe que de l’homme[8].

Les avatars de la Vénus hottentote ne s’arrêtèrent pas là. Elle eut un destin posthume qui sera encore l’exhibition. En un premier temps, son moulage et son squelette furent exposés dans une salle d’anatomie comparée du Muséum, puis on l’envoya au musée d’ethnographie du Trocadéro, pour finir dans une salle d’anthro­pologie du Musée de l’homme après 1937. Ce ne fut qu’en 1974 que ces restes furent retirés et entreposés dans les réserves.

 

Quel est le processus qui a amené la restitution de la Vénus hottentote aux Sud-Africains ?

Avec la fin de l’apartheid, les transformations qui prennent place en Afrique du Sud sont d’abord d’ordre politique et écono­mique. Mais le nouveau gouvernement souhaite aussi prendre en compte et promouvoir la riche diversité ethnico-culturelle du pays symbolisée dans l’appellation de nation Arc-en-ciel. Jusque là, l’histoire avait été vue par les yeux des Blancs, et surtout des Afrikaners, descendants essentiellement des colons hollandais. Cette histoire passée reposait sur un certain nombre de mythes fondateurs d’où les peuples autochtones étaient soit absents (le mythe de la terre vide, la guerre Anglo-Boer) soit relégués à des rôles négatifs où, prisonniers de leur tribalisme, ils s’opposaient à l’avancée de la glorieuse civilisation blanche (le Grand Trek, le Mfecane et le mythe de Dingaan et Retief), tous mettant l’accent sur l’épopée, les souffrances et la victoire justifiée du peuple afrikaner.

La nouvelle Afrique du Sud, née des urnes en 1994, a besoin de nouveaux mythes fondateurs qui s’appuient sur une réappro­priation du passé et ouvrent l’espoir d’un avenir meilleur, ce « brighter future » promis par l’ANC dans sa campagne électorale. Ce mythe de fondation d’une nation arc-en-ciel va devoir créer, pour prendre corps, des évènements symboliques auxquels la société entière pourra être associée, et c’est là, me semble-t-il, qu’intervient la « récupération » de Saartjie Baartman.

Dès 1994, les descendants du peuple Griqua, appartenant au groupe khoisan, demandent le retour des restes de Saartjie Baartman dans son pays natal, demande transmise au président François Mitterand, lors de sa visite officielle en Afrique du Sud cette même année, et renouvelée deux ans plus tard par M. Ngubene, ministre sud-africain des arts, de la culture, de la science et de la technologie. Des échanges ont lieu entre le Pro­fesseur sud-africain Tobias et le Professeur de Lumley, directeur du Muséum à Paris, mais ils n’aboutissent pas. En octobre 2000, Madame Skweyiya, nouvelle ambassadrice de la République sud-africaine à Paris, adresse au secrétaire général du quai d’Orsay une demande écrite à laquelle le gouvernement français s’engage à donner suite car il la juge légitime, mais s’en suivent des mois de polémique. Le sénateur français Nicolas About se fait l’avocat de cette restitution qu’il qualif

ie de « symbole de la dignité retrouvée d’un peuple ». Il se heurte cependant aux restrictions émises par Michel Duffour, secrétaire d’état au patrimoine et à la décen­tralisation culturelle, et qui sont de trois ordres : juridiques, morales et scientifiques. Juridiques d’abord, car ces pièces font partie des collections nationales qui, d’après la loi française, sont inaliénables ; morales ensuite car, d’après M.Duffour, « le simple retour de ces restes impliquerait la responsabilité de la France dans le sort indigne réservé à Miss Baartman », or la France n’est responsable d’aucun préjudice ou humiliation à l’encontre de la jeune femme[9] ; enfin restriction scientifique, car le directeur du Muséum national d’histoire naturelle a la charge d’assurer la bonne conservation, mais surtout l’intégrité, des collections qui doivent rester accessibles aux chercheurs et qui constituent le patrimoine de l’humanité.

Les obstacles sont finalement levés et la loi du 6 mars 2002 autorise la restitution des restes de la jeune femme. Lors de la cérémonie officielle du 29 avril, Roger-Gérard Schwartzenberg s’exprime ainsi au nom du gouvernement français :

 

La France entend rendre sa pleine dignité à Saartjie Baartman, qui a été si longtemps humiliée comme femme et exploitée comme africaine. Il est temps, il est grand temps que les restes de Saartjie Baartman, privés de sépulture, puissent connaître, enfin, la paix du tombeau, dans cette terre d’Afrique libérée de l’apartheid.

La République française s’incline devant sa mémoire. Elle le fait fidèle à ses convictions et à ses traditions, fidèle à la Déclaration de 1789 selon laquelle « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics », fidèle au préambule de la Constitution de 1946, selon lequel « le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés ».

 

Après avoir subi tant d’outrages, Saartjie Baartman va sortir enfin de la nuit. La nuit de l’esclavage, du colonialisme et du racisme. Pour retrouver la dignité de ses origines et de la terre de son peuple, pour retrouver la justice

et la paix qui lui ont été si longtemps déniées.

La France de 1789, de 1848 et de 1946 s’incline devant l’Afrique du Sud, libérée de l’apartheid… (et) rend hommage à la liberté, à l’égalité et à la fraternité des peuples.

Le 3 mai, Saartjie Baartman, appelée dorénavant Sarah, retrouvait sa terre du Cap. Son cercueil enveloppé d’un drapeau fut gardé à la morgue de la ville le temps que des décisions soient prises. En effet, le gouvernement sud-africain qui souhaitait confé­rer une importance symbolique particulière à son inhumation nomma un comité spécial pour prendre les mesures appropriées susceptibles d’apporter toute la solennité nationale voulue à l’évènement. Le comité comprenait, entre autres, le Professeur Tobias qui avait participé aux premières tractations, et le Professeur Henry Budekamp, directeur de l’institut de recherche historique de l’Université de Western Cape et membre de la Conférence consultative culturelle des Khoisan. Encore une fois, les débats furent houleux pour s’accorder sur la date, le lieu et le rite. Ce dernier point fut le plus rapidement résolu : l’accord se fit sur une cérémonie œcuménique prenant en compte l’ appartenance khoikhoi de Sarah et le fait qu’elle avait été baptisée dans l’Eglise du Christ de Manchester à son arrivée en Angleterre.

 

La date vit s’opposer deux clans : ceux qui souhaitaient que l’inhumation ait lieu le 9 août afin qu’elle coïncide avec la journée de la femme – qui est aussi la journée internationale des peuples aborigènes –, et les représentants des Khoisan qui mettaient en avant la tradition exigeant que Sarah soit enterrée à la pleine lune, ce qui impliquait d’attendre jusqu’au 21 août. Le fait que le Président Mbeki soit disponible le 9 fit pencher la balance.

Il fallut ensuite débattre du lieu d’inhumation ; la situation n’était pas plus simple. Elle fut résumée ainsi par le Pr Budekamp : la majorité des Khoisan à l’heure actuelle vit dans la province de Northern Cape, Sarah est née dans l’Eastern Cape et a vécu dans le Western Cape ! L’accord finit par se faire sur le petit bourg de Hankey dans l’Eastern Cape, en prenant en considération le fait qu’il s’agit là d’un village facilement accessible aux visiteurs et aux touristes car situé à 35 kilomètres environ de Port Elisabeth.

 

Enfin, le 9 août, sous un pâ

le soleil d’hiver, Sarah fut inhumée sur son lieu présumé de naissance, près de la rivière Gamtoos. 187 ans après sa mort, la jeune femme trouvait enfin le repos. Comme le veut la tradition de son peuple, sa dépouille fut d’abord lavée avec du sang d’animaux, puis revêtue d’habits traditionnels et purifiée par des herbes que l’on fit brûler selon la coutume khoisan. Ensuite, elle fut mise dans un cercueil de pin orné de deux couronnes d’aloe, et placée dans une tombe jonchée d’herbes traditionnelles et recouverte d’un cairn en pierre. Tout cela, en présence de nombreuses personnalités sud-africaines, allant du Président Mbeki au premier ministre de la province du Cap, Makhenke si Stafile, des chefs khoisan, de Ben Mgubane, ministre des arts, de la culture, des sciences et de la technologie, et de la vice ministre Brigitte Mabandla à qui l’on devait le dénouement satisfaisant de négociations complexes.

La couverture médiatique exceptionnelle accordée à la cérémonie montre toute la valeur symbolique que le gouvernement sud africain avait souhaité conférer à ce rapatriement et qui me paraît s’articuler autour de trois axes : colonialisme, racisme et sexisme, trois notions lourdes d’échos dans la nouvelle Afrique du Sud, trois mots déjà présents dans le discours de Roger-Gérard Schwartzenberg du 2 avril. Il avait souhaité

rendre hommage à Saartjie Baartman qui a été l’objet, durant et après sa vie, comme africaine et comme femme, de tant d’offenses procédant du colonialisme, du sexisme et du racisme qui ont si longtemps prévalu.

 

Le Président Mbeki reprit ces thèmes dans son discours.Son premier souhait fut celui de la vérité, d’une vérité qui ne doit pas être oubli du passé mais qui s’appuie sur cette connaissance du passé pour mieux construire l’avenir. « Il n’est pas en notre pouvoir de défaire le mal qui lui a été fait. Mais nous devons trouver au moins le courage de dire clairement la vérité, cette vérité qui guérit et qui doit la réconforter là où elle se trouve »[10].

 

Ce souci de la vérité passe par une dénonciation virulente des méfaits du colonialisme « qui a dépouillé Sarah et les autres de le

ur identité ». Les monstres et les barbares ne sont pas les Afri­cains, comme le prétendaient les Européens, mais bien les Blancs eux-mêmes. Le président cite les écrits de plusieurs penseurs des Lumières, avec un acharnement tout particulier sur les Français, d’autant plus racistes semble-t-il qu’ils sont éclairés ; de Cuvier à Voltaire, en passant par Montesquieu et Diderot, les extraits cités sont accablants. De plus, même en cette période post coloniale, souligne le Président, les effets pervers de la pensée occidentale se font encore sentir car elle a laissé des traces psycho­logiques profondes, difficiles à éradiquer.

Nous portons l’héritage de ces siècles passés, à la fois dans la structure de notre société et dans les idées que beaucoup continuent à garder dans leur tête, qui conditionnent leurs actions sur des questions importantes[11].

 

Cela se vérifie au niveau du sexisme que le président lie au racisme en disant que c’est à travers le fantasme de l’homme occidental sur la femme africaine à la sexualité dévoyée que s’est construit une image dépravée de l’Africain en général.

Il met donc l’accent sur l’importance symbolique de Sarah en tant que femme victime de racisme et de sexisme en qui peuvent se reconnaître des milliers de femmes sud africaines « exploitées et victimes du système colonial et de l’apartheid »[12]. Son image doit participer à la création d’une nouvelle société sud-africaine non sexiste car il est conscient qu’il ne pourra pas se créer une nouvelle et meilleure Afrique du Sud « si des progrès importants ne sont pas faits en ce qui concerne l’égalité de traitement et l’émanci

pation des femmes »[13].

 

Enfin un dernier point me paraît important dans cet hommage rendu à Sarah, c’est son appartenance à la communauté khoisan. Comme il a été dit au début, les Khoikhoi et les San étaient les premiers peuples du pays. Les plus anciennes peintures rupestres des San, identifiées en Namibie, auraient plus de 27000 ans. Or ces peuples ont été victimes d’un « génocide doux » : repoussés par les Bantous, puis partiellement asservis par les colons, décimés par une épidémie au début du 17e siècle, les Khoi ont pratiquement disparu et ne subsistent plus que métissés en RSA, tandis que quelques petits groupes de San vivent encore en Namibie et au Botswana. Parmi les onze langues officielles de l’Afrique du Sud, il n’y a pas de langue appartenant au groupe linguistique khoisan – qui est totalement distinct des langues bantoues. Les Khoisan ont été les grands oubliés, parce que les grands perdants, de l’histoire. Si les Bantous apparaissaient sous un jour défavorable dans les livres d’histoire, ils étaient néanmoins présents en tant qu’êtres inférieurs ou brutaux, avec quelques fortes personnalités bien identifiées telles que celles de Shaka ou de Dingaan. Les Khoisan, eux, constituaient un groupe relativement indistinct, sans individualité marquée, présentés comme voleurs de bétail, paresseux et incapables de cultiver la terre. Ils étaient para­doxalement beaucoup plus présents, sous les traits emblématiques du Hottentot, dans les écrits européens des 17e et 18e siècle que dans l’histoire africaine. D’où le souci du président Mbeki de ne pas oublier une touche de l’arc-en-ciel en soulignant, à plusieurs reprises, l’appartenance de Sarah à ce groupe distinct. Il précise qu’elle a été « dépouillée de son identité khoisan et africaine »[14], puis continue en soulignant que la cérémonie marque « la restau

ration de la dignité de Sarah Bartman, des Khoisan, et des millions d’Africains qui ont connus des siècles de misère », restituant ainsi aux Khoisan une identité propre, différente de l’identité africaine. L’hommage à Sarah est donc aussi un geste de reconnaissance envers ce peuple en voie de disparition.

 

En conclusion, le rapatriement de Sarah me paraît un geste symbolique fort dans la construction de la nouvelle Afrique du Sud. « C’est un jour historique » a dit le président Mbeki en commençant la cérémonie, car l’histoire de Sarah est exemplaire de l’histoire de l’Afrique à tous les niveaux. « C’est l’histoire de la perte de notre ancienne liberté. C’est l’histoire de la perte de notre terre… C’est l’histoire de notre réduction au rang d’objet que l’on pouvait posséder, utiliser et manipuler à sa guise »[15].

Sarah, symbole de l’humiliation et de l’exploitation vécues par les ethnies sud africaines, devient emblématique d’une nouvelle Afrique du Sud exempte de racisme et de sexisme. Elle incarne « le défi et la possibilité de transformer le pays en un lieu qui appartiendra à tous, blancs comme noirs »[16], sans oublier les peuples premiers : « nous devons agir de sorte à rendre dignité et identité aux Khoi et aux San en tant que composants valorisés de notre nation »[17]. C’est pourquoi sa tombe a été déclarée monument national où ont été symboliquement enfouis colonialisme, racisme et sexisme et où pourra se puiser la force de livrer un dernier combat symbolique, celui que le président Mbeki a appelé la « décolonisation des esprits ».

 

Marie-Claude Barbier

ENS de Cachan

 

 

Bibliographie

 

Bam, June/ Visser, Pippa, A New History for a New South Africa, Kagiso Publishers, 1998.

Bancel, Nicolas, et al., Zoos humains, Paris, La Découverte, 2002.

Coquerel, Paul, La nouvelle Afrique du Sud, Paris, Gallimard, 1999.

Cuvier, George, « Extraits d’observations faites sur le cadavre d’une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus hotten­totte », dans Mémoires du Muséum d’Histoire naturelle, 3, 1817.

Fauvelle-Aymar, François-Xavier, L’invention du Hottentot, Publications de la Sorbonne, 2002.

Lesourd Jean-Alain, La République d’Afrique du Sud, Paris, PUF, 1968.

Lugan Bernard, Histoire de l’Afrique du Sud, Paris, Perrin, 1986.

Worden, Nigel, The Making of Modern South Africa: Conquest, Segre­gation and Apartheid, Blackwell, 199

 

[1]    C’est-à-dire « les bègues », en raison des curieux clics inhérents à leur langue.

[2]    Et ils lui attribuèrent un patronyme improvisé, Baartman, qui signifie « barbu » en hollandais.

[3]    Discours de Madame Mabandla, le 29 avril 2002 à Paris.

[4]    G. Cuvier, « Extraits d’observations faites sur le cadavre d’une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus hottentotte », dans Mémoires du Muséum d’Histoire naturelle, 3, 1817.

[5]   « Dans cette perspective, les parcs zoologiques sont conçus comme de annexes des muséums dont la mission est de faire l’inventaire du vivant ; le zoo, à l’instar du musée est alors le lieu de rassemblement d’une collection d’ani­maux qui ne se rencontrent pas ordinairement ensemble dans le milieu naturel : c’est une mise en ordre de la nature, telle que pouvaient le co

ncevoir les naturalistes au 18e siècle. Cet espace est à la disposition des savants pour qu’ils étudient ou se familiarisent avec des bêtes curieuses ou sauvages, et du public pour qu’il se distrait tout en s’éduquant », N. Bancel et al., Zoos humains, éditions La Découverte, Paris, 2002, p. 7.

[6]    Londres se spécialise dans ce type d’exhibition. A Saartjie Baartman succèdent des Indiens en 1817, des Lapons en 1822, des Eskimos en 1824 puis des Cafres en1853. « Dans la première partie du 19e siècle, en Europe, (…) les déviances corporelles ou mentales, les caractères morphologiques inhabituels ou exotiques (…) forment les objets privilégiés de l’exhibition… le 19e siècle fut l’époque de la rationalisation – et de la « marchandisation » – de toute monstration de la différence », op. cit., p. 9.

[7]    « Ses mouvemens avoient quelque chose de brusque et de capricieux qui rappeloit ceux du singe. Elle avoit surtout une manière de faire saillir ses lèvres tout-à-fait pareille à ce que nous avons observé dans l’ourang-outang… Son oreille avoit du rapport avec celle de plusieurs singes… », Cuvier, p. 263.

[8]    Par ailleurs, derrière le souci de connaissance scientifique point peut-être l’attrait du défendu.

« Dans le processus de normation corporelle qui caractérise les sociétés occidentales du 19e siècle, on peut, me semble-t-il, percevoir une attirance pour le corps exotique, le corps du, ou de la, sauvage qui apparaît plus libre, donc attirant le désir, corps à la sexualité moins contrainte, suscitant le fantasme chez l’Européen », N. Bancel et al., op. cit., p. 22.

[9]    Si responsabilité il y a, elle est anglaise, dit M. Duffour, car « pendant son court séjour chez nous, (elle) a été soignée et prise en considération ».

[10]  « We cannot undo the damage that was done to her. But at least we can summon the courage to speak the naked but healing truth that must comfort her wherever she may be » (c’est nous qui traduisons).

[11]  « The legacy of those centuries remain with us, both in the way in which our society is structured and in the ideas that many in ou

r country continue to carry in their heads, which inform their actions on important matters » (c’est nous qui traduisons).

[12]  « The women of our country have borne the brunt of the oppressive and exploitative system of colonial and apartheid domination » (c’est nous qui traduisons).

[13]  « It will never be possible to create a new South Africa if we do not make significant progress towards gender equality and the emancipation of women » (c’est nous qui traduisons).

[14]  « Stripped of her native Khoisan and African identity » (c’est nous qui traduisons).

[15]  « It is the story of the loss of our ancient freedom. It is the story of the dispossession of our land… It is the story of our reduction to the status of objects that could be owned, used and disposed of by others… people with no names and no identities… » (c’e

st nous qui traduisons).

[16]  « …the challenge and possibility to translate into reality the noble vision that South Africa belongs to all who live in it black and white » (c’est nous qui traduisons).

[17]  « We must act to restore the dignity and identity of the Khoi and San people as a valued part of our diverse nation » (c’est nous qui traduisons).

 



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