Franz Fanon : Mésaventures de la conscience nationale

Publié le par Munsa Nzinga Kandombe

Mésaventures de la conscience nationale     

  

 

Que le combat anticolonialiste ne s’inscrive pas d’emblée dans une perspective nationaliste, c’est bien ce que l’histoire nous apprend. Pendant longtemps le colonisé dirige ses effort vers la suppression de certaines iniquités : travail forcé, sanctions corporelles, inégalité des salaires, limitations des droits politiques, etc. Ce combat pour la démocratie contre l’oppression de l’homme va progressivement sortir de la confusion néo-libérale universaliste pour déboucher parfois laborieusement sur la revendication nationale. Or l’impréparation des élites, l’absence d’une liaison organique entre elle et les masses, leur paresse et, disons-le, la lâcheté aux moments décisifs de la lutte vont être à l’origine de mésaventure tragiques.

La conscience nationale au lieu d’être la cristallisation coordonnée des aspirations les plus intimes de l’ensemble du peuple, au lieu d’être le produit immédiat le plus palpable de la mobilisation populaire, ne sera en tout état de cause qu’une forme sans contenu, fragile, grossière. Les failles qu’on y découvre expliquent amplement la facilité avec laquelle, dans les jeunes pays indépendants, on passe de l’Etat à l’ethnie, d l’ethnie à la tribu. Ce sont ces lézardes qui rendent compte des retours en arrière, si pénibles et si préjudiciable à l’essor national, à l’unité nationale. Nous verrons que ces faiblesses et les dangers graves qu’elles renferment sont le résultat historique de l’incapacité de la bourgeoisie nationale des pays sous-développés à rationaliser le praxis populaire, c’est-à-dire à en extraire la raison.

La faiblesse classique quasi congénitale de la conscience nationale des pays sous-développés n’est pas seulement la conséquence de la mutilation de l’homme colonisé par le régime colonial. Elle est aussi le résultat de la paresse de la bourgeoisie nationale, de son indigence, de la formation profondément cosmopolite de son esprit.

La bourgeoisie nationale qui prend le pouvoir à la fin du régime colonial est une bourgeoisie sous-développée. Sa puissance économique presque nulle, et en tout cas, sans commune mesure avec la bourgeoisie métropolitaine à laquelle elle entend se substituer. Dans son narcissisme volontariste, la bourgeoisie nationale c’est facilement convaincue qu’elle peut facilement remplacer la bourgeoisie métropolitaine. Mais l’indépendance qui la met littéralement au pied du mur va déclencher chez elle des réactions catastrophiques et l’obliger a lancer des appels angoissés en direction de l’ancienne métropole. Les cadres universitaires et les commerçants qui constituent la fraction la plus éclairée du nouvel Etat se caractérisent par leur petit nombre, leur concentration dans la capitale, le type de leurs activités : négoce exploitations agricoles, professions libérales. Au sein de cette bourgeoisie nationale on ne trouve ni industriels ni financiers. La bourgeoisie nationale des pays sous-développés n’est pas orientée vers la production, l’invention, la construction, le travail. Elle est toute entière canalisée vers des activités intermédiaires. Etre dans le circuit, dans la combine, telle semble être sa vocation profonde. La bourgeoisie nationale a la psychologie d’un homme d’affaire non de capitaines d’industrie. Et il est bien vrai que la rapacité des colons et le système d’embargo installé par le colonialisme ne lui ont guère laissé de choix.

Dans un système colonial une bourgeoisie qui accumule du capital est une impossibilité. Or précisément il semble que le rôle d’une bourgeoisie nationale authentique dans un pays sous-développé est de se nier en tant que bourgeoisie, de se nier en tant qu’instrument du capital et de se faire totalement esclave du capital révolutionnaire que constitue le peuple.

Dans un pays sous-développé une bourgeoisie nationale authentique doit se faire un devoir impérieux de trahir la vocation à laquelle elle était destinée, de se mettre à l’école du peuple, c’est-à-dire de mettre a la disposition du peuple le capital intellectuel et technique qu’elle a arraché lors de son passage dans les universités coloniales. Nous verrons malheureusement que, assez souvent, la bourgeoisie nationale se détourne de cette voie héroïque et positive, féconde et juste, pour s’enfoncer, l'âme en paix, dans la voie horrible, parce qu’antinationale d’une bourgeoisie classique, d’une bourgeoisie bourgeoise, platement, bêtement, cyniquement bourgeoise.

L’objectif des partis nationalistes à partir d’une certaine époque est, nous l’avons vu, strictement national. Ils mobilisent le peuple sur le mot d’ordre d’indépendance et pour le reste s’en remettent à l’avenir. Quand on interroge ces partis sur le programme économique de l’Etat qu’ils revendiquent, sur le régime qu’ils se proposent d’instaurer, ils se montrent incapables de répondre parce que précisément ils sont totalement ignorants à l’égard de l’économie de leur propre pays.

Cette économie s’est toujours développée en dehors d’eux. Des ressources actuelles et potentielles du sol et du sous-sol de leur pays, ils n’ont qu’une connaissance livresque, approximative. Ils ne peuvent donc en parler que sur un plan abstrait, général. Après l’indépendance cette bourgeoisie sous développée, numériquement réduite, sans capitaux, qui refuse la voie révolutionnaire, va lamentablement stagner. Elle ne peut donner libre cours à son génie dont elle pouvait dire, un peu légèrement qu’il était empêché par la domination coloniale. La précarité de ses moyens et la rareté de ses cadres l’acculent pendant des années à une économie de type artisanal. Dans sa perspective inévitablement très limitée, une économie nationale est une économie basée sur ce que l’on appelle les produits locaux. De grands discours seront prononcés sur l’artisanat. Dans l’impossibilité où elle se trouve de mettre en place des usines plus rentables pour le pays et pour elle, la bourgeoisie va entourer l’artisanat d’une tendresse chauvine qui va dans le sens de la nouvelle dignité nationale et qui par ailleurs lui procurera de substantiels profits. Ce culte des produits locaux, cette impossibilité d’inventer de nouvelles directions se manifesteront également par l’enlisement de la bourgeoisie nationale dans la production agricole caractéristique de la période coloniale.

L’économie nationale de la période d’indépendance n’est pas réorientée. Il s’agit toujours de récolte d’arachide, de récolte de cacao, de récolte d’olive. De même aucune modification n’est apportée dans la traite des produits de base. Aucune industrie n’est installée dans le pays. On continue à expédier les matières premières, on continue à se faire les petits agriculteurs de l’Europe, les spécialistes de produits bruts.

Pourtant, la bourgeoisie nationale ne cesse d’exiger la nationalisation de l’économie et des secteurs commerciaux. C’est que, pour elle, nationaliser ne signifie pas mettre la totalité de l’économie au service de la nation, décider de satisfaire tous les besoins de la nation. Pour elle, nationaliser ne signifie pas ordonner l’Etat en fonction de rapports sociaux. Nationalisation pour elle signifie très exactement transfert aux autochtones de passe-droits hérités de la période coloniale.

Comme la bourgeoisie n’a ni les moyens matériels, ni les moyens intellectuels suffisants (ingénieurs, techniciens), elle limitera ses prétentions à la reprise des cabinets d’affaires et des maisons de commerce autrefois occupés par les colons. La bourgeoisie nationale prend la place de l’ancien peuplement européen : médecins, avocats, commerçants, représentants, agents généraux, transitaires. Elle estime, pour la dignité du pays et sa propre sauvegarde, devoir occuper tous ces postes. Dorénavant elle va exiger que les grandes compagnies étrangères passent par elle, soit qu’elles désirent se maintenir dans le pays, soit qu’elles aient l’intention d’y pénétrer. La bourgeoisie nationale se découvre la mission historique de servir comme on le voit, il ne s’agit pas d’une vocation à transformer la nation, mais prosaïquement à servir de courroie de transmission à un capitalisme acculé au camouflage et qui se pare aujourd’hui du masque néo-colonialiste. La bourgeoisie nationale va se complaire, sans complexes et en toute dignité, dans le rôle d’agent d’affaires de la bourgeoisie occidentale. Ce rôle lucratif, cette fonction de gagne-petit, cette étroitesse de vues, cette absence d’ambition symbolisent l’incapacité de la bourgeoisie nationale à remplir son rôle historique de bourgeoisie. L’aspect dynamique et pionnier, l’aspect inventeur et découvreur de mondes que l’on trouve chez toute bourgeoisie nationale est ici lamentablement absent. Au sein de la bourgeoisie nationale des pays coloniaux l’esprit jouisseur domine. C’est que sur le plan psychologique elle s’identifie à la bourgeoisie occidentale dont elle a sucé tous les enseignements. Elle suit la bourgeoisie occidentale dans son côté négatif et décadent sans avoir franchi les premières étapes d’exploration et d’invention qui sont en tout état de cause un acquis de cette bourgeoisie occidentale. A ses débuts la bourgeoisie nationale des pays coloniaux s’identifie à la fin de la bourgeoisie occidentale. Il ne faut pas croire qu’elle brûle les étapes. En fait elle commence par la fin. Elle est déjà sénescente alors qu’elle n’a connu ni la pétulance, ni l’intrépidité, ni le volontarisme de la jeunesse et de l’adolescence.

Dans son aspect décadent, la bourgeoisie nationale sera considérablement aidée par les bourgeoisies occidentales qui se présentent en touristes amoureux d’exotisme, de chasse, de casinos. La bourgeoisie nationale organise des centres de repos et détente, des cures de plaisir à l’intention de la bourgeoisie occidentale. Cette activité prendra le nom de tourisme et sera assimilée pour la circonstance à une industrie nationale. Si l’on veut une preuve de cette éventuelle transformation des éléments de la bourgeoisie ex-colonisée en organisateur de "parties" pour la bourgeoisie occidentale, il vaut la peine d’évoquer ce qui s’est passé en Amérique latine. Les casinos de La Havane, de Mexico, les plages de Rio, les petites Brésiliennes, les petites Mexicaines, les métisses de treize ans, Acapulco, Copacabana, sont les stigmates de cette dépravation de la bourgeoisie nationale. Parce qu’elle n’a pas d’idées, parce qu’elle est fermée sur elle-même, coupée du peuple, minée par son incapacité congénitale à penser l’ensemble des problèmes en fonction de là totalité de la nation, la bourgeoisie nationale va assumer le rôle de gérant des entreprises de l’Occident et pratiquement organisera son pays en lupanar de l’Europe.

Encore une fois il faut avoir devant les yeux le spectacle lamentable de certaines républiques d’Amérique latine. D’un coup d’aile les hommes d’affaires des Etats-Unis, les gros banquiers, les technocrates débarquent " sous les tropiques " et pendant huit à dix jours s’enfoncent dans la douce dépravation que leur offrent leurs " réserves ".

Le comportement des propriétaires fonciers nationaux s’identifie pratiquement à celui de la bourgeoisie des villes. Les gros agriculteurs ont, dès la proclamation de l’indépendance, exigé la nationalisation des exploitations agricoles. A l’aide de multiples combines ils arrivent à faire main basse sur les fermes possédées autrefois par les colons, renforçant ainsi leur emprise sur la région. Mais ils n’essaient pas de renouveler l’agriculture, de l’intensifier ou de l’intégrer dans une économie réellement nationale.

En fait les propriétaires fonciers exigeront des pouvoirs publics qu’ils centuplent à leur profit les facilités et les passe-droits dont bénéficiaient autrefois les colons étrangers. L’exploitation des ouvriers agricoles sera renforcée et légitimée. Manipulant deux ou trois slogans, ces nouveaux colons vont exiger des ouvriers agricoles un travail énorme, au nom bien sûr de l’effort national. Il n’y aura pas de modernisation de l’agriculture, pas de plan de développement, pas d’initiatives, car les initiatives, qui impliquent un minimum de risques, jettent la panique dans ces milieux et mettent en déroute la bourgeoisie terrienne hésitante, prudente, qui s’enlise de plus en plus dans les circuits mis en place par le colonialisme. Dans ces régions, les initiatives sont le fait du gouvernement. C’est le gouvernement qui les arrête, qui les encourage, qui les finance. La bourgeoisie agricole refuse de prendre le moindre risque. Elle est rebelle au parti, à l’aventure. Elle n’entend pas travailler sur du sable. Elle exige du solide, du rapide. Les bénéfices qu’elle empoche, énormes, compte tenu du revenu national, ne sont pas réinvestis. Une épargne de bas de laine domine la psychologie de ces propriétaires fonciers. Quelque fois, surtout dans les années qui suivent l’indépendance, la bourgeoisie n’hésite pas à confier à des banques étrangères les bénéfices qu’elle tire du sol national. Par contre des sommes importantes sont utilisées en dépenses d’apparat, en voitures, en villas, toutes choses bien décrites par les économistes comme caractéristiques de la bourgeoisie sous-développée.

Nous avons dit que la bourgeoisie colonisée qui accède au pouvoir emploie son agressivité de classe à accaparer les postes anciennement détenus par les étrangers. Au lendemain de l’indépendance, en effet, elle se heurte aux séquelles humaines du colonialisme : avocats, commerçants, propriétaires terriens, médecins, fonctionnaires supérieurs.

Elle va se battre impitoyablement contre ces gens " qui insultent la dignité nationale ". Elle brandit énergiquement les notions de nationalisation des cadres, d’africanisation des cadres. En fait, sa démarche va se teinter de plus en plus de racisme. Brutalement, elle pose au gouvernement un problème précis : il nous faut ces postes. Et elle ne mettra une sourdine à sa hargne que lorsqu’elle les aura totalement occupés.

De leur côté, le prolétariat des villes, la masse des chômeurs, les petits artisans, ceux que l’on a coutume d’appeler les petits métiers, se rangent sur cette attitude nationaliste, mais, rendons-leur cette justice : ils ne font que calquer leur attitude sur celle de leur bourgeoisie. Si la bourgeoisie nationale entre en compétition avec les Européens, les artisans et les petits métiers déclenchent la lutte contre les Africains non nationaux. En Côte-d’Ivoire, ce sont les émeutes proprement racistes antidahoméennes et antivoltaïques. Les Dahoméens et les Voltaïques qui occupaient dans le petit négoce des secteurs importants sont l’objet, au lendemain de l’indépendance, de manifestations d’hostilité de la part des Ivoiriens. Du nationalisme nous sommes passés à l’ultranationalisme, au chauvinisme, au racisme. On exige le départ de ces étrangers, on brûle leurs magasins, on démolit leurs échoppes, on les lynche et, effectivement, le gouvernement ivoirien les somme de partir, donnant ainsi satisfaction aux nationaux. Au Sénégal ce sont les manifestations antisoudanaises qui feront dire à M. Mamadou Dia : " En vérité le peuple sénégalais n’a adopté la mystique du Mali que par attachement à ses leaders. Son adhésion au Mali n’a pas d’autre valeur que celle d’un nouvel acte de foi dans la politique de ces derniers. Le territoire sénégalais n’en était pas moins vivant, d’autant que la présence soudanaise à Dakar, se manifestait avec trop d’indiscrétion pour le faire oublier. C’est ce fait qui explique que, loin de susciter des regrets, l’éclatement de la Fédération ait été accueilli dans les masses populaires avec soulagement et que nulle part aucun appui ne se soit manifesté pour la maintenir ".(1)

Tandis que certaines couches du peuple sénégalais sautent sur l’occasion qui leur est offerte par leurs propres dirigeants de se débarrasser des Soudanais qui les gênent soit dans le secteur commercial, soit dans celui de l’administration, les Congolais, qui assistaient sans y croire au départ massif des Belges, décident de faire pression sur les Sénégalais installés à Léopoldville et à Elizabeth ville et d’obtenir leur départ.

Comme on le voit, le mécanisme est identique dans les deux ordres de phénomènes. Si les Européens limitent la voracité des intellectuels et de la bourgeoisie d’affaires de la jeune nation, pour la masse du peuple des villes la concurrence est représentée principalement par des Africains d’une nation différente. En Côte-d’Ivoire ce sont les Dahoméens, au Ghana, les Nigériens, au Sénégal, les Soudanais.

Lorsque l’exigence de négrification ou d’arabisation des cadres présentée par la bourgeoisie ne procède pas d’une entreprise authentique de nationalisation mais correspond simplement au souci de confier à la bourgeoisie le pouvoir détenu jusque-là par l’étranger, les masses à leur niveau présentent la même revendication mais en restreignant aux limites territoriales la notion de nègre ou d’arabe. Entre les affirmations vibrantes sur l’unité du continent et ce comportement inspiré aux masses par les cadres, de multiples attitudes peuvent être décrites. On assiste à un va-et-vient permanent entre l’unité africaine qui sombre de plus en plus dans l’évanescence et le retour désespérant au chauvinisme le plus odieux, le plus hargneux.

" Du côté sénégalais, les leaders qui ont été les principaux théoriciens de l’unification africaine, et qui, à différentes reprises ont sacrifié leurs organisations politiques locales et leurs positions personnelles à cette idée, portent, de bonne foi il est vrai, d’indéniables responsabilités. Leur erreur, notre erreur, a été, sous prétextes de lutter contre la balkanisation, de ne pas prendre en considération ce fait précolonial qu’est le territorialisme. Notre erreur a été de n’avoir pas dans nos analyses, assez accordé d’attention à ce phénomène, fruit du colonialisme, mais aussi fait sociologique qu’une théorie sur l’unité si louable ou sympathique soit-elle, ne peut abolir. Nous sous sommes laissés séduire par le mirage de la construction la plus satisfaisante pour l’esprit, et prenant notre idéal pour une réalité, nous avons cru qu’il suffisait de condamner le territorialisme et son produit naturel, le micro nationalisme, pour avoir raison d’eux et pour assurer le succès de notre entreprise chimérique ". (2)

Du chauvinisme sénégalais, au tribalisme wolof la distance ne saurait être grande. Et, de fait, partout où la bourgeoisie nationale par son comportement mesquin et l’imprécision de ses positions doctrinales n’a pu parvenir à éclairer l’ensemble du peuple, à poser les problèmes d’abord en fonction du peuple, partout où cette bourgeoisie nationale s’est révélée incapable de dilater suffisamment sa vision du monde, on assiste à un reflux vers les positions tribalistes ; on assiste, la rage au coeur, au triomphe exacerbé des ethnies. Puisque le seul mot d’ordre de la bourgeoisie est : remplaçons les étrangers et qu’elle se hâte dans tous les secteurs de se rendre justice et de prendre les places, les petits nationaux : chauffeurs de taxi, vendeurs de gâteaux, cireurs de souliers vont également exiger que les Dahoméens rentrent chez eux ou, allant plus loin, que les Foulbé retournent à leur brousse ou à leurs montagnes.

C’est dans cette perspective qu’il faut interpréter le fait que, dans les jeunes pays indépendants, triomphe çà et là le fédéralisme. La domination coloniale a, on le sait, privilégié certaines régions. L’économie de la colonie n’est pas intégrée à l’ensemble de la nation. Elle est toujours disposée dans des rapports de complémentarité avec les différentes métropoles. Le colonialisme n’exploite presque jamais la totalité du pays. Il se contente de mettre à jour des ressources naturelles qu’il extrait et exporte vers les industries métropolitaines permettant ainsi une relative richesse sectorielle tandis que le reste de la colonie poursuit, ou du moins approfondit, son sous-développement et sa misère.

Au lendemain de l’indépendance, les nationaux qui habitent les régions prospères prennent conscience de leur chance et par un réflexe viscéral et primaire refusent de nourrir les autres nationaux. Les régions riches en arachide, en cacao, en diamants, surgissent en figure, face au panorama vide constitué par le reste de la nation. Les nationaux de ces régions regardent avec haine les autres chez qui ils découvrent envie, appétit, impulsions homicides. Les vieilles rivalités anté coloniales, les vieilles haines interethniques ressuscitent. Les Balubas refusent de nourrir les Luluas. Le Katanga se constitue en Etat et Albert Kalondji se fait couronner roi du sud Kasaï.

L’unité africaine, formule vague mais à laquelle les hommes et les femmes d’Afrique étaient passionnellement attachés et dont la valeur opératoire était de faire terriblement pression sur le colonialisme, dévoile son vrai visage et s’émiette en régionalismes à l’intérieur d’une même réalité nationale. La bourgeoisie nationale, parce qu’elle est crispée sur ses intérêts immédiats, parce qu’elle ne voit pas plus loin que le bout de ses ongles, se révèle incapable de réaliser la simple unité nationale, incapable d’édifier la nation sur des bases solides et fécondes. Le front national qui avait fait reculer le colonialisme se disloque et consume sa défaite.

Cette lutte implacable que se livrent les ethnies et les tribus, ce souci agressif d’occuper les postes rendus libres par le départ de l’étranger vont également donner naissance à des compétitions religieuses. Dans les campagnes et en brousse, les petites confréries, les religions locales, les cultes maraboutiques retrouveront leur vitalité et reprendront le cycle des excommunications. Dans les grandes villes, au niveau des cadres administratifs, on assistera à la confrontation entre les deux grandes religions révélées l’Islam et le catholicisme.

Le colonialisme, qui avait tremblé sur ses bases devant la naissance de l’unité africaine, reprend ses dimensions et tente maintenant de briser cette volonté en utilisant toutes les faiblesses du mouvement. Le colonialisme va mobiliser les peuples africains en leur révélant l’existence de rivalités " spirituelles ". Au Sénégal, c’est le journal Afrique Nouvelle qui chaque semaine distillera la haine de l’Islam et des Arabes. Les Libanais, qui possèdent sur la côte occidentale la majorité du petit commerce, sont désignés à la vindicte nationale. Les missionnaires rappellent opportunément aux masses que de grands empires noirs, bien avant l’arrivée du colonialisme européen, ont été démantelés par l’invasion arabe. On n’hésite pas à dire que c’est l’occupation arabe qui a fait le lit du colonialisme européen ; on parle d’impérialisme arabe et l’on dénonce l’impérialisme culturel de l’Islam. Les musulmans sont généralement tenus à l’écart des postes de direction. Dans d’autres régions se produit le phénomène inverse et ce sont les autochtones christianisés qui sont considérés comme des ennemis objectifs et conscients de l’indépendance nationale.

Le colonialisme utilise sans vergogne toutes ces ficelles, trop heureux de dresser les uns contre les autres les Africains qui hier s’était ligués contre lui. La notion de Saint Barthélemy prend corps dans certains esprits et le colonialisme ricane doucement quand il entend les magnifiques déclarations sur l’unité africaine. A l’intérieur d’une même nation la religion morcelle le peuple et dresse les uns contre les autres les communautés spirituelles entretenues et renforcées par le colonialisme et ses instruments. Des phénomènes totalement inattendus éclatent çà et là. Dans des pays à prédominance catholique ou protestante on voit les minorités musulmanes se jeter dans une dévotion inaccoutumée. Les fêtes islamiques sont réactivées, la religion musulmane se défend pied à pied contre l’absolutisme violent de la religion catholique. On entend de ; ministres dire à l’adresse de tels individus que s’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à aller au Caire. Quelquefois le protestantisme américain transporte sur le sol africain ses préjugés anticatholiques et entretient à travers la religion les rivalités tribales.

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